JOUR 98 - Le Carnet de rêves, Théa Rojzman

JOUR 98 - Le Carnet de rêves, Théa Rojzman

Le jour de son anniversaire, l’héroïne reçoit un carnet ayant appartenu à sa grand-mère… Pas n’importe quel carnet : celui dans lequel elle a noté ses rêves durant l’année 1936. C’est frustrant, un journal des rêves : c’est peut-être l’une des choses les plus intimes que l’on puisse raconter, et en même temps cela dit si peu sur la personne et sa vie. Ce premier chapitre, « Je », est articulé autour de cette réflexion, avec les rêves de la grand-mère disparue illustrés en pleine page à la manière de peintures.

Et alors qu’on se laisse embarquer, qu’on pense avoir saisi le fil… le chapitre 2, « Nous », opère un virage à 180°. L’héroïne se rebiffe, interpelle son autrice, lui réclame, comme au bon Dieu, de descendre parmi ses ouailles et de changer son univers - ces décors sont nuls, pourquoi est-elle seule, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? 

Alors l’histoire prend une tout autre tournure et devient un dialogue intérieur ludique et psychanalytique de la créatrice à elle-même. 

Elle s’admoneste, se vilipende, tâche (un peu) de se comprendre, analyse ses angoisses ; et au coeur de l’intime ressurgissent des enjeux politiques et de société : la Shoah, les génocides, les souffrances que l’on compare…

J’aime beaucoup ce parti pris de narration qui s’échappe, de mise en scène de la création comme acte d’introspection mené un peu à contre-coeur. Il y a une grande sincérité je trouve dans la manière dont Théa Rojzman met en scène ces circonvolutions de la pensée qui n’arrive pas à se faire une route droite et simple mais s’embrouille sur elle-même et, jamais clémente, s’en veut et se punit d’être ainsi… Tout en conservant son sens de l’auto-dérision. L’enjeu de cette bande-dessinée tient peut-être dans l’illustration de ces moments où le tourbillon intérieur devient trop puissant pour qu’on puisse l’endiguer, le maîtriser et lui donner une forme structurée : ici, il émerge de l’intérieur et, comme une inondation, emporte la tentative de récit.  

Les graphismes sont très riches et au service du ton : surréalisme, intime et esprit ludique se retrouvent. Les créatures stylisées sont au service des rêves ; les fonds colorés, abstraits, matière d’encre et de peinture, forment une matrice mouvante où s’épanche le courant intérieur ; et les personnages expressifs, un peu « cartoons », offrent une porte d’entrée accessible au sein des mondes intérieurs tourmentés.

Représentation inclassable et authentique de la psyché, ça m’a fait du bien de lire ça - en mode « Ah, je ne suis pas la seule » !

Le Carnet de rêves, Théa Rojzman. La Boîte à bulles, 2009.

Théa Rojzman, née en 1974 en France, est autrice de bande dessinée, illustratrice, artiste peintre et écrivain.

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