JOUR 94 - 17 Femmes prix Nobel de sciences, Hélène Merle-Béral

JOUR 94 - 17 Femmes prix Nobel de sciences, Hélène Merle-Béral

« La faible proportion de femmes qui ont obtenu le prix Nobel en médecine, physique ou chimie depuis sa création est frappante : seulement dix-sept sur cinq cent quatre-vingt-trois récipiendaires en cent quatorze ans, soit 2,9% ! »

J’ai découvert le nom de la quasi-totalité des noms des personnes dont l’histoire est racontée ici. Ok, je situais Marie Curie et sa fille Irène-Joliot Curie ; mais après… pas vraiment. Ma culture scientifique laisse largement à désirer, et j’ai été ravie de tomber sur cet ouvrage qui m’a fait faire de belles rencontres.

Chaque biographie est très condensée, partant de l’ambiance familiale dans l’enfance pour ensuite retracer à grand traits les principales étapes de la vie, caractéristiques de la personnalité, rencontres personnelles et professionnelles qui ont compté ; et le résumé du coeur de leurs recherches. Cela dresse des portraits à la fois vivants et complets, chacun avec sa voie unique, en dépit de points communs notamment quant aux difficultés liées au sexisme.

Toutes ces femmes ont en effet eu à faire à des difficultés supplémentaires dues à leur sexe, à diverses étapes de leur carrière. Pour plusieurs d’entre elles, le premier problème est l’accès au savoir : même quand elles avaient la chance de suivre des études secondaires, celles-ci avaient lieu dans des lycées de filles… qui ne comprenait pas toutes les matières nécessaires pour les concours d’entrée à l’université. Ainsi Gerty Cori, pour s’inscrire à l’Université Karl-Ferdinand de Prague, doit compenser les carences de son parcours scolaire féminin : « en deux ans, il lui faut rattraper cinq ans de cours de mathématiques, de physique et de chimie, et huit de latin ! Elle a dix-huit ans en 1914 lorsqu’elle réussit son test d’admission à l’université, « l’examen le plus difficile de toute ma vie », dira-t-elle plus tard. »

Beaucoup des scientifiques dont on lit l’histoire ici ont épousé un pair ; et quatre d’entre elles ont reçu le prix Nobel en couple : Marie Curie (qui a également obtenu un second prix Nobel seule)  et Irène Jolio-Curie ; Gerty Cori et May Britt Moser. D’un côté, les conjoints choisis apparaissent souvent, dans ces biographies, comme les premiers soutiens de leur carrière, et parfois aussi des collaborateurs proches avec lesquels la recherche s’élabore d’une manière stimulante. D’un autre côté, du point de vue de la société, la carrière de l’époux a longtemps été privilégiée au détriment de celle de l’épouse.

« Aux États-Unis jusqu’en 1971, la loi antinépotisme interdisait aux femmes mariées de travailler dans les mêmes universités que leurs conjoints. Pour contourner la règle, la physicienne Maria Goeppert-Mayer est restée bénévole jusqu’à ce qu’elle reçoive le prix Nobel. Gerti Cori a été simple assistante dans le laboratoire où elle travaillait à pars égales avec son mari. Celles qui étaient restées célibataires se voyaient attribuer de lourdes charges d’enseignement, laissant peu de place pour la recherche. »

Les femmes dont on lit les biographies ici contournent ces freins de différentes manières : bénévolat, retrait de la vie scientifique traditionnelle, acharnement jusqu’à faire céder les barrières… À mesure qu’on avance dans le temps heureusement, les dates des Nobel décernés à des femmes se rapprochent, et leurs difficultés se déplacent ailleurs que sur le terrain de la misogynie.

Une autre dimension fascinante de ces biographies est leur rapport à l’histoire : à travers ces dix-sept Nobel on parcourt les XXè et XXIè siècles. De Marie Curie qui invente à partir de 1914 des « voitures radiologiques » pour transporter les appareils de radiologie vers le front, embarquant sa fille Irène de dix-sept ans dans l’aventure à la chinoise Youyou Tu, à qui l’État communiste chinois confie en 1969 la mission secrète de trouver un médicament pour éradiquer la malaria, afin de soutenir l’effort des alliés nord-vietnamiens décimés par la maladie plus encore que par les soldats ennemis. Plusieurs des femmes scientifiques qui étaient actives aux États-Unis début du XXème siècle ont « bénéficié » de l’appel d’air créé par l’envoi des hommes au front. Les Universités en pénurie d’enseignants ou de chercheurs ont soudain moins rechigné à recruter les femmes pour des postes d’enseignement ou de recherche plus importants.

J’aime lire ce genre de livres : on y prend un peu le même plaisir qu’à la lecture des Culottées, celui que fait naître le regard admiratif de la biographe pour ses sujets. Les histoires de ces scientifiques sont racontées un peu comme celles d’héroïnes de contes de fée moderne. On a un aperçu de leur enfance, de leur volonté de faire des sciences souvent depuis très jeunes, des adjuvants et opposants qui se dressent sur leur parcours, d’années de labeur ininterrompu et passionné… et, finalement, de la reconnaissance, souvent tardive, qui couronne les travaux d’une vie. À la fin de chaque biographie, j’en redemande : racontez-moi encore comment, malgré les difficultés, il arrive que les circonstances et une personnalité s’alignent pour créer un parcours extraordinaire et reconnu comme tel ; comment parfois, les histoires se finissent en apothéose ; racontez-moi l’importance des contributions que ces scientifiques ont apporté aux XXè et XXIème siècles grâce à leurs découvertes.

C’est un livre qui donne envie de travailler - parce que le travail acharné, la persévérance, l’indépendance d’esprit, sont bien trois des points commun qui relient toutes ces femmes - et de croire en sa chance. À faire tourner sans hésiter. 

G.C.

17 Femmes prix Nobel de sciences, Hélène Merle-Béral. Odile Jacob, 2016.

Hélène Merle-Béral est médecin, professeur d’hématologie à l’université Pierre-et-Marie-Curie-Paris-VI. Elle a été chef du service d’hématologie biologique de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Spécialiste des leucémies, elle a particulièrement travaillé sur les leucémies chroniques de l’adulte.

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