JOUR 93 - Douleur Exquise, Sophie Calle // Chronique de Morgann Gicquel

JOUR 93 - Douleur Exquise, Sophie Calle // Chronique de Morgann Gicquel

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C’est sous les toits d’un Airbnb de Bruxelles qui n’offrait que trois livres sur un tabouret que j’ai découvert Douleur Exquise de Sophie Calle. Perdu dans cette ville que je ne connaissais pas, seul, attendant avec anxiété les résultats d’un concours d’une école de cinéma dans cette capitale de la bande-dessiné il y avait quelque chose d’unique dans ce livre dont la forme n’égale aucun autre. Et en effet à l’instar des arts les plus imagés qui font à juste titre la splendeur de la capitale Belge, ce petit livre étrange est un concentré d’émotions brut, que le spectateur - ou plutôt le lecteur - a la charge de sculpter.

Il est probable que personne ne puisse ressortir indemne de Douleur Exquise, il est d’autant plus vrai que personne n’en ressort avec le même ressenti. Il est possible de ne lire qu’une seule page à la fois, parfois des dizaines, rarement le livre entier d’une traite. Pourtant c’est un livre qui se lit très facilement, 264 pages qui joue d’une répétition à faire pâlir de jalousie le compositeur Philip Glass.

Le livre contient deux parties. Avant la douleur, un récit presque touristique du Japon où Sophie Calle a bénéficié d’une bourse d’étude pour trois mois. Des photos, des billets de train, des lettres entre elle et M. un amour resté à Paris. Et puis Hervé Guibert qui hante ces premiers trois mois. C’est surtout un compte à rebours de 92 jours avant la seconde partie : après la douleur.

De quoi s’agit-il ? D’une rupture amoureuse. La pire. Ou du moins celle que Sophie Calle a vécu comme le pire jour de sa vie en 1985. Confrontée à cette douleur (exquise ?) elle décide d’exorciser le récit de cette rupture qui tient en une seule page et 287 mots. Et de la répéter pendant 99 pages. Les 99 autres pages qui lui répondent sont le récit d’amis, de connaissances, d’inconnus qui se sont attaqués à cette épineuse question : “Quand avez-vous le plus souffert ?”

“Il y a 22 jours l’homme que j’aime m’a quittée. C’était un ami de mon père. Il était très beau. À l’âge de 10 ans, déjà, j’étais entichée de lui, j’avais attendu d’en avoir 20 de plus pour me déclarer. Ensuite, il s’est fait à moi. Il est allé jusqu’à m’offrir de belles scènes de jalousie. Quand j’ai accepté cette maudite bourse d’études au Japon, il m’a prévenu que c’était trop long : il risque de m’oublier. Je l’aimais, je suis partie. J’étais certaine qu’il désirait juste me faire peur, punir mon insoumission. Il m’attendrait, je voulais y croire. J’ai presque gagné. Ce 24 janvier 1985, après une séparation de trois mois, nous devions nous retrouver à l’aéroport de New Delhi. Il n’était pas au rendez-vous, il avait envoyé un message : « M. ne peut pas vous y rejoindre. Accident Paris. Hôpital. Contacter Bob. Merci » 10 heures à imaginer les pires scénarios, avant de le joindre chez lui. Et d’apprendre, par téléphone, qu’il aimait une autre femme. Pour ce qui est de l’accident, il s’agissait d’un panaris. Hagarde, j’ai passé le reste de la nuit à fixer un téléphone rouge. Dans la chambre 261 de l’hôtel Impérial. À me reprocher ce voyage, ce défi. Pourtant, la vie solitaire, monacale, qu’il me proposait n’était pas faite pour moi. Trop rigide. Un jour ou l’autre j’aurais renoncé. Seulement il m’a prise de vitesse. Il ne m’a pas laissé le temps de le quitter la première.“

Le but de Douleur Exquise, qui est une installation avant d’être un livre, était pour Sophie Calle d’ « épuiser [sa] propre histoire à force de la raconter, ou bien relativiser [sa] peine face à celle des autres ». C’est un peu la sensation de tomber dans le puit d’Alice au Pays des Merveilles pour le lecteur, une sorte de chute sans fin qui s’estompe au fur et à mesure.

Les réponses qui font face à cet inlassable récit sont de force variable allant de la vie avec le Sida de H. Guibert à une rage de dent en Afrique mais rares sont les livres qui font de la vie une expérience, surtout dans ce qu’elle a de plus douloureux, et, paradoxe absolu, peut-être aussi dans ce qu’elle a de plus beau.

“La souffrance a duré cinq heures et quinze minutes. C'est tout. J'avais vingt-trois ans. J'étais enceinte de mon premier enfant. La scène s'est déroulée à la clinique Saint-Roch, à Montpellier. Le 6 août 1966. Entre douze heures et dix-sept heures quinze. La sage-femme a posé son stéthoscope sur mon ventre et m'a dit qu'elle n'entendait pas les battements de son cœur. Elle était formelle : "Il est mort-né, nous allons provoquer les contractions.” Cinq heures et quinze minutes à me tordre de douleur, à ne penser qu'à ce bébé qui allait sortir tout raide. Je me disais : “S'il ne vit pas, je me tue.” La chambre était jaune. Il faisait très beau, très chaud. Je portais une chemise de nuit de ma grand-mère. Je ne pensais qu'à nos deux morts. L'accoucheuse était une grosse femme avec des cheveux blancs, un visage rouge, des pommettes hautes, un petit nez en trompette, la cinquantaine. A dix-sept heures quinze, heure de la délivrance, il a poussé un cri. J'ai foudroyé d'un regard assassin le stéthoscope. J'ai pleuré de joie. Elle a dit : “Calmez-vous.””

Car la grande force de ce livre c’est de capturer le propre de l’esprit humain qui guérit même des jours les plus douloureux. 99 fois le récit de la rupture se répète sur les pages allongées de Douleur Exquise et pourtant jamais deux fois de la même façon. Les mots sont remplacés par d’autres, moins douloureux, plus banal. Soudain la description du téléphone rouge prend le pas sur la description de l’appel fatidique. Jusqu’à ce que son récit ne tienne plus qu’en un paragraphe très sommaire.

Finalement à travers toutes ces douleurs c’est un livre d’un espoir formidable, très humain, visuel et étonnant. On s’y retrouve, on s’y perd, et on en grandit. Il y a définitivement un avant et un après la douleur aussi exquise soit-elle.

Morgann Gicquel

Douleur exquise, Sophie Calle. Actes sud, 2003.

Sophie Calle, née à Paris le 9 octobre 1953, est une artiste plasticienne, photographe, femme de lettres et réalisatrice française. Son travail d'artiste consiste à faire de sa vie, et notamment des moments les plus intimes, une œuvre. Pour ce faire, elle utilise tous les supports possibles : livres, photos, vidéos, films, performances, etc. Elle vit et travaille à Malakoff, en banlieue parisienne.

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