JOUR 92 - Les Cent nuits de Héro, Isabelle Greenberg // Chronique de Claire Porcher

JOUR 92 - Les Cent nuits de Héro, Isabelle Greenberg // Chronique de Claire Porcher

Imaginez un monde très différent du nôtre  : un monde plein de croyances et de magie, où la religion dominante vénère un dieu appelé Homme-aigle. Les «  prêtres  » qui adorent Homme-aigle sont uniquement des hommes, et la religion est un prétexte d’asservissement des femmes, notamment en leur interdisant l’accès à la lecture et à l’écriture. Un monde très différent du nôtre n’est-ce pas  ?

Dans ce monde comme dans le nôtre, il y a pas mal de mecs qui ont des problèmes de virilité, et parmi certains d’entre eux ça se règle en faisant des paris stupides. Ici, type 1 parie avec type 2 qu’il est capable de coucher avec la femme de type 2 pendant son absence (je ne note pas leurs noms, franchement je les ai oubliés, et on comprend assez tôt que ce sont des sales types, uniquement là pour jouer le rôle d’éléments perturbateurs). Pas de chance pour type 1, la femme de type 2, c’est Cherry, qui dissimule sa relation amoureuse avec sa bonne Héro sous une apparence de grande vertu. Encore moins de chance pour type 1, Héro est particulièrement maline  : elle comprend en quelques secondes que type 1 n’a pas pour projet de séduire Cherry pour remporter le pari, mais de la violer, simplement. Et sinon, de la tuer. Alors elle va la jouer Shéhérazade, et raconter des histoires à Cherry et type 1 pour qu’il oublie son projet.

Ce qui est très agréable à la lecture de la bande-dessinée d’Isabel Greenberg, c’est ce mélange entre éléments archi connus et reconnus, et l’inventivité extraordinaire avec laquelle tout est traité.

Par exemple  : la trame d’origine est presque exactement la même que celle des Mille et une nuits  : il s’agit de raconter des histoires envoûtantes pour éviter la mort. Mais la succession des contes réserve bien des surprises, surtout lorsque les personnages des histoires viennent nous rendre visite dans la trame d’origine… Autre exemple, tous les contes rappellent les contes de notre enfance  : des histoires de princesses et de sorcellerie et de paysans courageux. Sauf qu’ici, les femmes sont détentrices d’une force extraordinaire, qu’elles tombent amoureuses plutôt d’autres femmes que du prince du comté, que  la plus grande magie est l’entraide entre héroïnes, et encore mieux l’amour entre sœurs…

Et puis le dessin est assez beau, un peu pointu, un peu dégueu, j’aime encore. Les couleurs sont rares, simples et sublimes.

Les Cent nuits de Héro est un récit incroyablement bien construit et structuré, malgré l’extrême complexité de l’intrication des différents contes. Les personnages féminins sont attachants, l’histoire est prenante. Je n’ai pas adoré le ton de la narration, qui tente d’imiter le style oral du conteur («  Vous êtes prêts  ? Je commence. Vous voulez savoir ce qui est arrivé à ce personnage  ? Mais c’est une autre histoire.  »). Je vais passer pour une snob, mais si ce n’est pas au moins aussi bien utilisé que dans Jacques le Fataliste de Diderot, laisse tomber, c’était pas la peine de tenter. Par contre l’autrice s’amuse bien avec le petit ton moqueur et sarcastique du conteur, et son plaisir est communicatif… Pour tout dire, j’ai eu l’impression que cette bande-dessinée avait pour sujet Lectures de femmes  : des femmes qui parlent d’histoires contées par des femmes qui mettent en scène des femmes inspirantes… Si vous aimez ce Tumblr, vous adorerez la BD  !

Isabel Greenberg nous démontre que les histoires (les lire, les entendre, les raconter, les partager), sauvent des vies, et je suis bien d’accord avec elle.

Claire Porcher

Les Cent nuits de Héro, Isabelle Greenberg. Casterman 2017

Née en 1988, Isabel Greenberg est diplômée de l'Université de Brighton. Elle a d'abord travaillé dans l’illustration pour la presse pour The Observer, Nobrow Press, The Guardian, ou encore The New York Times. En 2011, elle remporte “The Observer/Cape/Comica graphic short story prize”. Deux ans plus tard, elle publie son premier album de bande dessinée intitulé Encyclopédie des débuts de la Terre. L’ouvrage lui vaut le Prix du meilleur livre aux British comic awards. Ce livre est paru en France en 2015, chez Casterman.

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