JOUR 81 - Contre le colonialisme, Simone Weil

JOUR 81 - Contre le colonialisme, Simone Weil

Alors, alors… Ce livre est le premier que je lisais de Simone Weil ; ce n’était peut-être pas le meilleur par lequel commencer - encore que. Il est extrêmement intéressant, quoique compliqué à aborder de par son statut hybride : il s’agit d’une compilations de textes de statuts divers (articles, essais, manifestes) qui témoignent de l’engagement de la philosophe sur des sujets d’actualité en lien avec la colonisation. 

Problématique donc parce que ces textes me semblent devoir s’aborder pour partie avec le regard du.de la philosophe et pour partie le recul de l’historien.ne. L’édition dans laquelle je les ai trouvés est augmentée d’une préface et de notes de bas de page, qui permettent une partie de cette contextualisation nécessaire. J’ai été reconnaissante des éclairages de Valérie Gérard sur le statut de ces textes et leur place dans la pensée de Simone Weil.

De nombreux passages de ces textes, notamment ceux qui ont été écrits plus tôt, résonnent avec notre actualité. Dans « Le sang coule en Tunisie », écrit en 1937, la colère de Simone Weil face à l’indifférence générale des morts qui ont lieu dans les colonies est encore augmentée lorsqu’elle vient de son propre camp, celle du Front populaire.

« Au fond, nous - et quand je dis « nous », j’entends tous ceux qui adhèrent à une organisation du Rassemblement populaire - nous sommes exactement semblables aux bourgeois. Un patron est capable de condamner ses ouvriers à la plus atroce misère, et de s’émouvoir d’un mendiant rencontré sur son chemin ; et nous, qui nous unissons au nom de la lutte contre la misère et l’oppression, nous sommes indifférents au sort inhumain que subissent au loin des millions d’hommes qui dépendent du gouvernement de notre pays. Aux yeux des bourgeois, les souffrances physiques et morales des ouvriers n’existent pas tant qu’ils se taisent, et les patrons les contraignent à se taire par des moyens de force. Nous aussi, Français « de gauche », nous continuons à faire peser sur les indigènes des colonies la même contrainte impitoyable, et comme la terreur les rend muets, nous avons vaguement l’impression que les choses ne vont pas si mal là-bas, qu’on ne souffre pas trop, qu’on est accoutumé aux privations et à la servitude. »

Dans un projet d’article de mars 1938 intitulé « Qui est coupable de menées antifrançaises ? », elle démonte la position de ceux qui ont voulu accuser de « menées antifrançaises » les meneurs de l’association de travailleurs émigrés l’Étoile nord-africaine. Non seulement ils ont été finalement emprisonnés sur un tout autre motif, les preuves n’étant pas réunies, mais encore Simone Weil retourne-t-elle l’accusation :

« Il s’agit toujours de savoir, là où il y a oppression, qui met au coeur des opprimés l’amertume, la rancune, la révolte, le désespoir. Est-ce que ce sont ceux des opprimés qui, les premiers, osent dire qu’ils souffrent, et qu’ils souffrent injustement ? Ou est-ce que ce sont les oppresseurs eux-mêmes, du seul fait qu’ils oppriment ? »

Dans ce même texte, elle raconte un épisode fondateur, sur lequelle elle revient à plusieurs reprises : la lecture d’une enquête publiée dans Le Petit Parisien suite à la sanglante répression française de la mutinerie de Yên Bai en Indochine :

« Depuis ce jour, je ne peux pas rencontre un Indochinois, un Algérien, un Marocain, sans avoir envie de lui demander pardon. Pardon pour toutes les douleurs, toutes les humiliations qu’on lui a fait souffrir, qu’on a fait souffrir à leur peuple. Car leur oppresseur, c’est l’État français, il le fait au nom de tous les Français, donc aussi, pour une petite part, en mon nom. C’est pourquoi, en présence de ceux que l’État français opprime, je ne peux pas ne pas rougir, je ne peux pas ne pas sentir que j’ai des fautes à racheter. »

Pour autant, de nombreux passages sont également problématiques. Si Simone Weil s’oppose farouchement à la colonisation à partir du moment où elle en comprend la réalité, les arguments qu’elle emploie pour convaincre de la nécessité de l’abolir deviennent plus ambigus alors que la guerre approche. Les arguments principaux reposent sur les « droits de l’homme » ; mais d’autres font appel à des raisonnements qui doivent « répondre » à des considérations politiques du moment et opèrent parfois des sauts face auxquels on reste parfois incertains. C’est ce que souligne Valérie Gérard dans la préface :

«Dans les deux derniers textes, Simone Weil quitte le registre de la seule accusation pour un registre plus tactique, et donc, en apparence, plus « réformiste », à un moment où la guerre impose de se confronter de nouveau aux contradictions inéluctables de la politique. »

Et, plus loin : « Tournés vers la résistance contre l’Allemagne, les derniers textes ont quelque chose de moins radical que les premiers. On peut trouver le terrain des civilisations, et de leur comparaison, parfois glissant. »

Le premier de ces deux textes, « Les Nouvelles données du problème colonial français », soutient une position réformiste qui argue que la France se doit, à la fois dans l’intérêt des colonies et dans le sien propre, d’organiser elle-même l’émancipation, au moins partielle, des peuples colonisés - si du moins il n’est pas trop tard. Elle y soutient que c’est une position qu’elle sait être considérée comme « réformiste » (plutôt que révolutionnaire) mais qu’elle juge préférable à la révolte spontanée qui, dans le pire des cas, est réprimée ; et dans l’autre pire des cas, victorieuse, mais conduit le pays à un état de vulnérabilité et au risque d’un nationalisme exacerbé qui ne profitera pas aux populations.

Du second de ces textes, « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français », Valérie Gérard nous dit que Simone Weil ne s’y adresse « plus à l’esprit de justice, mais à l’intérêt de ceux qui veulent que la France puisse être en état de résister à l’Allemagne. (…) Accorder un statut de citoyen aux sujets coloniaux serait heureux d’un point de vue humain, qui est le sien, précise-t-elle, et elle y voit un jalon « vers une émancipation complète », mais elle s’adresse à ce que sont prêts à entendre ceux qui ont le pouvoir et montre en quoi une telle mesure est dans l’ « intérêt de la France », nécessaire pour se faire des alliés dans le combat. »

Comment la question des colonies rejoint-elle celle de la résistance à l’Allemagne ? Parce que la décolonisation doit être intrinsèque à l’esprit de la résistance :

« Pour inspirer un esprit de résistance qui ne puise pas son énergie dans ce qu’il prétend combattre - le nationalisme, l’esprit de domination -, il semble à Simone Weil nécessaire d’entamer un processus de décolonisation : « Nous pourrions ainsi persuader non seulement aux autres, mais à nous-mêmes, que nous sommes vraiment inspirés par un idéal. »

C’est donc le paradigme colonial qui permet de penser que l’enjeu de la guerre n’est pas strictement militaire, mais spirituel, et de concevoir une manière appropriée de résister au nazisme, dans un esprit qui serait vraiment de résistance à toute domination, et non de concurrence pour la domination. »  

Cette recherche d’une raison d’être de la France résistante, qui doive puiser son énergie dans un idéal qui ne soit pas simplement celui d’une domination alternative à celle de l’Allemagne, la mène à des phrases face auxquelles on est mal à l’aise, comme le souligne Valérie Gérard :

« Une lecture rapide de la fin d’ « À propos de la question coloniale » peut dérouter. Simone Weil formule l’espérance que la France redevienne une grande nation. Qu’elle retrouve un « rayonnement spirituel », une « aptitude (…) à ouvrir des routes au genre humain », à « penser le destin du monde ». Elle prend quelques précautions, tout de même. Elle ne le sera pas, ne le fera pas « de droit divin ». Penser le destin du monde, ce n’est « pas en décider, car elle n’a aucune autorité pour cela. »

Mais l’air semble trop connu. 
On peut dire que Simone Weil indique, encore, les contradictions.

Le pouvoir est le lieu des rapports de force, un milieu où la pensée n’a pas de place, mais seule la force peut s’opposer aux forces qui détruisent la pensée, au risque de la perdre en route.

(…) Il est nécessaire d’entrer dans les rapports de force si on veut sauver des formes de vie désirables. Au risque de s’y perdre.

Cette contradiction est insoluble. Simone Weil l’assume. (…)

Mais ce n’est pas seulement cela. Elle cherche à concilier les contradictoires; les moyens s’opposent aux fins ? Elle cherche des moyens dans lesquels les fins soient incarnées. Des formes de lutte qui déjà incarnent, révèlent, répandent, l’esprit pour lequel et par lequel on se bat. »

Et ces contradictions sont en même temps une partie importante de l’intérêt de ces textes : ils témoignent des difficultés de la pensée engagée ; celle qui prend en compte la réalité de son époque, de son gouvernement, de l’opinion et des problématiques qui agitent ses concitoyens ; et qui établit en conséquence des stratégies argumentatives précises pour parvenir à convaincre un public ciblé.

Une chose est sûre, ça m’a donné envie d’aller lire des textes de Simone Weil sur le concept de Déracinement ; et de replonger le nez dans des bouquins d’histoire.

G.C.

Contre le colonialisme Simone Weil, préface de Valérie Gérard. Éditions Payoet & Rivages. Paris, 2018 pour la préface et l’édition.

Simone Adolphine Weil est une philosophe, humaniste, écrivain et militante politique française, sœur cadette du mathématicien André Weil, née à Paris le 3 février 1909. En 1924-1925, elle suit les cours du philosophe René Le Senne au lycée Victor-Duruy, à Paris, et obtient, au mois de juin 1925 le baccalauréat de philosophie.  En octobre 1925, elle entre au lycée Henri-IV. Elle entre à l’École normale supérieure en 1928. Elle obtient son agrégation de philosophie en 1931 et commence une carrière d’enseignante. Communiste anti-stalinienne, elle participe à partir de 1932 au Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine. Elle passe quelques semaines en Allemagne au cours de l'été 1932, dans le but de comprendre les raisons de la montée en puissance du fascisme. Abandonnant provisoirement sa carrière d'enseignante, en 1934-1935, elle est ouvrière sur presse chez Alstom, puis elle travaille à la chaîne aux établissements Carnaud et Forges de Basse-Indre, à Boulogne-Billancourt, et chez Renault, jusqu'au mois d'août 1935. Elle note ses impressions dans son Journal d'usine. Simone Weil se rapproche peu à peu du christianisme  entre en contact avec des prêtres et des religieux, afin de leur poser des questions sur la foi de l'Église catholique. En 1942, elle emmène ses parents en sécurité aux États-Unis, mais, refusant un statut qu’elle ressent comme trop confortable en ces temps de tempêtes, elle fait tout pour se rendre en Grande-Bretagne et travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Elle démissionne de l'organisation du général de Gaulle en juillet 1943. Atteinte de tuberculose, elle meurt d'un arrêt cardiaque au sanatorium d'Ashford, le 24 août 1943, à l'âge de 34 ans.

Valérie Gérard est professeur de philosophie. Ses recherches portent sur la philosophie morale et politique. Elle a publié notamment «L'Expérience morale hors de soi» (PUF, 2011) et des articles sur Simone Weil et sur Hannah Arendt.

... Pause grippe :(

JOUR 80 - Bombay, Baby, Sonia Faleiro

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