JOUR 80 - Bombay, Baby, Sonia Faleiro

JOUR 80 - Bombay, Baby, Sonia Faleiro

Résumé : Entre Sonia, journaliste issue de la classe urbaine aisée, et Leela, qui n’a échappé à la prostitution qu’en fuyant, à treize ans, sa bourgade natale, la rencontre était plus qu’improbable : c’est pourtant à la construction de leur relation au coeur des milieux interlopes de Bombay, où se sont croisés leurs destins, que nous convie ce témoignage.

Alors que dans le cadre d’une campagne de moralisation les autorités du Maharashtra sont en train de statuer sur la fermeture des “dance bars” de Bombay, qui emploient soixante-quinze mille personnes, l’auteur pénètre un univers infiniment plus diversifié qu’on ne l’imagine, avec ses patrons de bar pères de famille, ses clients, souvent modestes, ensorcelés par les danseuses, ses caïds et leurs juvéniles hommes de main promis à une fin prématurée.

Outre le portrait qu’elle brosse de Leela, Sonia Faleiro invite à découvrir l’entourage de la jeune femme : Apsara, son inénarrable mère, Masti, la transsexuelle, Barbie, amputée par amour, Ameena, victime du sida, et Priya, la complice, l’amie.

Avec ce passionnant document davantage inspiré par l’affection que par les exigences de la froide enquête sociologique, Sonia Faleiro propose, loin de tout voyeurisme, une plongée en eaux troubles qui fait la part belle au courage et à l’humanité, et parfois même au rire.

« Reportage littéraire », ce livre se lit comme un roman. Loin d’un journalisme distant et surplombant, Sonia Faleiro raconte des liens humains et des affections. Elle se fait passeuse d’histoires et assume que son « sujet » est aussi devenue son amie. On rentre dans l’intimité de ces personnages, de ces milieux terrifiants où des femmes essayent de survivre et de s’inventer une vie. Histoire après histoire, on plonge dans l’horreur. Mais c’est une horreur banalisée, devenue presque une norme pour ces femmes nées dans la pauvreté, et auxquelles la société ne laisse presque aucune possibilité de changements. On rentre dans des codes sociaux très particuliers ; ceux qui lient le mac à ses femmes ; ceux qui lient la danseuse à ses clients ; ceux qui lient une fille au père qui l’a louée aux policiers du quartier et à la mère qui n’a rien fait ou pu y faire ; ceux qui lient deux amies ayant traversé des épreuves similaires.

« Leela aimait sa meilleure amie de la façon que je l’imaginais aimer un jour son enfant - avec une tendresse que même la proximité immédiate ne pourrait satisfaire. Elle la chouchoutait, se faisait du souci pour sa santé, tenait à tout partager avec elle : sommeil, rêves, secrets. Vêtements, repas, cigarettes.

Si elle l’avait pu, Leela aurait partagé la totalité des expériences de la vie avec Prija.

Son amitié avec Priya lui prouvait qu’elle était capable d’aimer quelqu’un et d’être en retour aimée, sans accroc ni d’un côté ni de l’autre. Son amour était si sincère, si prononcé, qu’il semblait vouloir signifier aux autres : « Voici comment vous devriez aimer. »

On croise des hijras, de la manière dont sont désignées en Inde les personnes « ni homme ni femme », et qui constitueraient une communauté de 500 000 à 1 million de personnes en Inde.

« Maya prit ma main dans la sienne. « Je me suis coupé le poivron, dit-elle en joignant le geste à la parole. J’avais seize ans. Ça m’a coûté trente mille roupies (plus de quatre cents euros) et quarante jours de ma vie. Pendant quarante jours, une sage-femme m’a appliqué des bandages d’huile chaude sur la plaie.

- Ça t’a fait mal à quel point ? Grimaçai-je en écartant mon assiette.

- Si tu vis, tu vis, dit Maya en haussant les épaules. Si tu meurs, tu meurs. C’est Dieu qui décide. Il faut être forte et courageuse. »

Cette autre Hijra rencontrée raconte comment ses parents ont accepté sa décision ; et il est clair pour toute la communauté que l’amour et l’acceptation qu’elle a reçu l’ont rendue forte.

« Les Seth ne connaissaient pas de hijra. À l’image de la plupart de leurs amis, ils les considéraient comme des parias, et lorsqu’il leur arrivait d’en croiser dans la rue, ils les traitaient comme tels. Mais Krishna, dorénavant Masti, était si déterminée qu’ils savaient qu’implorer ou menacer ne serait d’aucun effet. Ils firent donc ce qui selon leurs propres termes était al chose la plus simple. « La décision m’est venue toute seule, dit M. Seth. Krishna est de mon sang. Qu’il s’appelle comme il veut. Qu’il s’habille comme ça lui chante. »

On lit des histoires désespérées et des personnes qui composent avec. Le terme culture du viol n’est pas écrit mais les personnes qui s’expriment ici la vivent presque comme une banalité. La pauvreté écrase toutes les vies que l’on croise ici ; mais celles des femmes d’une manière plus complète.

« Dis à ta fille que la vie est dure. Ce n’est pas la peine de se la rendre plus dure encore. Même les filles bien ont des ennuis. Elles vont passer leur vie à se préparer au mariage, à apprendre comment satisfaire un homme. Elles ne feront rien de mal, et comment vont-elles être récompensées par leurs maris ? Par le talaq (la répudiation). (…) Que veulent nos hommes ? Ils se marient, ils ont un, deux enfants. Rien ne change, alors eux non plus. Mais s’ils gagnent de l’argent et grimpent dans la société, il faut que tout le monde soit au courant. Rien de mieux pour ça que de prendre une nouvelle femme. Alors ils répètent : talaq, talaq, talaq, talaq, au téléphone. Talaq par SMS. Et ils se remarient. Ont-ils la décence de chercher une femme ailleurs ? Non ! Ils se marient dans la même communauté, encore et encore. »

À mesure du texte, on est obligé.es de laisser tomber toute grille de lecture habituelle. Rien de ces vies ne peut être lu au travers du prisme d’une vie occidentale actuelle. On rentre petit à petit dans un quotidien effrayant et qui, malgré tout, se tisse comme un quotidien. Des amitiés grandioses, des fêtes, des rencontres de passage, des revers de fortune, des caractères uniques… Et les changements sociaux et politiques, lorsqu’ils arrivent, incompréhensibles à l’échelle de ces individus dont le monde s’effondre soudain sous le coup du passage d’une loi ou d’un décret.

« La tristesse s’empara du visage de Leela. « C’est terrible, non ? Priya est super-belle, mais tout ce que ça lui apporte, tout ce que ça m’apporte, c’est des ennuis. Les hommes nous voient comme des putes. Les femmes nous regardent comme si on était des voleuses de maris. Comme si on allait leur prendre ce qui leur a été imposé par la force - ces putains d’enfoirés et leurs demandes sans fin. »

« Priya, comme la majorité des bar dangers lorsqu’elles interagissaient avec des éléments extérieurs à la profession, adoptait toujours une attitude conflictuelle. Leurs expériences limitées, et la nature extrême de celles-ci - adultes, violentes, sexuelles et profondément angoissantes - produisaient un durable traumatisme de solitude sur ces jeunes femmes, leur donnant un sentiment de vulnérabilité permanente. »  

VO : Beautiful Thing, Sonia Faleiiro. Canongate Books Ltd, Edimbourg. 2010.

VF : Bombay Baby, reportage littéraire, Sonia Faleiro. Traduit de l’anglais par Éric Auzoux. Actes Sud, 2013.

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