JOUR 77 - Ces hommes qui m’expliquent la vie, Rebecca Solnit

JOUR 77 - Ces hommes qui m’expliquent la vie, Rebecca Solnit

Résumé :

« Pourquoi les hommes se sentent-ils obligés d’expliquer aux femmes ce qu’elles savent déjà ? D’où vient leur certitude de savoir mieux qu’elles ce qu’elles doivent penser, ou faire ? Peut-être de l’Histoire, qui a constamment relégué les voix des femmes au silence. 

Dans ce recueil d’essais où la colère le dispute à l’intelligence et à l’humour, Rebecca Solnit explore une nouvelle façon de penser le féminisme. Et fournit des armes pour les luttes à venir. »

L’anecdote liminaire de ce recueil avait fait le tour des réseaux sociaux en 2008. L’autrice, Rebecca Solnit, raconte comment un homme à qui elle avait dit qu’elle était écrivain, s’est mis à lui vanter un livre qu’elle avait elle-même écrit sans lui laisser le temps d’en placer une :

« À peine avais-je mentionné Muybridge qu’il m’a coupé la parole : « Et connaissez-vous ce livre très important sur Muybridge sorti l’année dernière ? »

Empêtrée dans le rôle d’ingénue qu’on m’avait assigné, j’étais volontiers prête à croire qu’un autre livre sur le même sujet était sorti en même temps que le mien et que cela m’avait échappée. Mais mon interlocuteur devisait déjà sur ce texte très important - avec ce regard suffisant que j’ai si souvent vu chez les hommes qui dissertent, les yeux fixés sur l’horizon flou et lointain de leur propre autorité. »

Lorsque l’amie de l’autrice parvient enfin à faire entendre à l’homme que c’est Rebecca Solnit qui l’a écrit : 

« comme dans un roman du dix-neuvième siècle, il a blêmi. Que je sois vraiment l’autrice du livre très important qu’en réalité il n’avait jamais ouvert, mais sur lequel il avait juste lu un article (…), bouleversait tellement les catégories bien définies ordonnant son monde qu’il en est resté bouche bée - même s’il s’est vite ressaisi. »

Elle concluait cette anecdote d’une manière amusée et jubilatoire : « J’aime ce genre d’incidents, quand des forces en général si pernicieuses et difficiles à pointer du doigt se faufilent dans l’herbe et deviennent aussi flagrantes qu’un anaconda ayant boulotté une vache ou qu’un étron d’éléphant tombé sur le tapis. »

Les articles de ce recueil évoquent la réduction au silence des femmes. Plusieurs des articles du recueil sont en prise directe avec des événements qui ont fait l’actualité : l’affaire Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo dans l’article « Deux monde s’entrechoquent » (2011) ; la tuerie d’Isla Vita au cours de laquelle Elliert Rodger, âgé de 22 ans, motivé par une haine des femmes, tue 6 personnes et en blesse 14 avant de se suicider (2014) dans l’article « #YesAllWomen » (#OuiToutesLesFemmes ») ; ou encore le mariage entre couples de même sexe dans « Éloge de la menace ». À plusieurs reprises, elle évoque de nombreux autres cas de viols et faits divers de violences faites à des femmes, illustrant par l’accumulation l’ampleur en même temps que la réalité quotidienne des phénomènes qu’elle évoque.

Dans son article sur le mariage pour tous,  « Éloge de la menace » elle revient sur l’idée que le mariage entre couple du même sexe soit considéré comme une menace pour les conservateurs qui s’y opposent : 

« Peut-être que les conservateurs ont raison, et peut-être que nous devrions nous réjouir de cette menace plutôt que de la nier. » 

En effet, le mariage entre personnes de même sexe opère une remise en cause métaphysique concernant du mariage. Alors que cette institution est historiquement un moyen de mettre la femme sous la tutelle de son mari et est intrinsèquement inégalitaire, le mariage entre deux hommes ou de femmes la fait basculer de fait dans l’égalité : 

« Les gays et lesbiennes ont déjà reposé la question des qualités et des rôles attribués aux hommes et aux femmes d’une manière libératrice pour les hétérosexuels. Quand ils ou elles se marient, le sens du mariage est du coup lui aussi sujet à réinterprétation. Aucune tradition hiérarchisante ne sous-tend leur union. »

Son article sur « Les ténèbres de Woolf, Embrasser l’inexplicable » (2009) m’a passionnée également. Il attire l’attention sur l’insaisissable, le flou, l’incertain, le sombre, l’endroit où l’identité s’accorde à n’être pas définie ; l’endroit où la création opère. 

« La plupart des gens ont peur du noir. Littéralement pour ce qui est des enfants, tandis que beaucoup d’adultes ont surtout peur des ténèbres de l’inconnu, de l’invisible, de l’inexplicable. Et pourtant, la nuit où les distinctions et les définitions ne sont plus si évidentes est aussi la nuit où l’on fait l’amour, où les choses fusionnent, changent, prennent un tour enchanté, où elles excitent, imprègnent, possèdent, libèrent, renouvellent. »

Elle a également cette pensée magnifique sur l’incertitude comme porteuse d’espoir : « Pour moi, s’il y a raison d’espérer, c’est tout simplement parce que nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, et que l’improbable et l’inimaginable s’immiscent régulièrement dans nos vies. (…) Le désespoir est une forme de certitude, la certitude que l’avenir ressemblera beaucoup au présent ou ira de mal en pis  (…) L’optimisme a lui aussi confiance en l’avenir. Ces deux pôles donnent de bonnes raisons pour ne pas agir. L’espoir, en revanche, c’est peut-être savoir que l’on ne possède pas ce souvenir (de l’avenir) et que la réalité ne correspond pas forcément à nos projets »

Dans l’article #OuiToutesLesFemmes, elle formule un espoir quant aux avancées pour l’égalité en revenant notamment sur les avancées des dernières décennies. C’est entre autres la conquête du langage qui a ouvert de nouvelles voies pour les femmes : « Bien des mots par lesquels on décide du droit d’une femme à exister sont des créations récentes : « violence domestique », par exemple, a remplacé l’image du « mari cogneur » quand le droit a commencé à montrer un intérêt (timide) pour le sujet. » La capacité à nommer les choses fait partie de l’empouvoirement : « Le langage, c’est le pouvoir. Quand on transforme « torture » en « interrogatoire poussé » (…) on met à mal le pouvoir du langage à transmettre du sens, à nous faire sentir, voir, à nous sensibiliser. On peut utiliser le pouvoir des mots pour enterrer le sens ou l’amener au jour. Si’l vous manque les mots pour définir un phénomène, une émotion, une situation, alors vous n pouvez pas en parler, ce qui veut dire que vous ne pouvez pas non plus vous rassembler pour évoquer ces problèmes et encore moins y apporter des solutions. »

Elle évoque à ce titre l’importance de l’émergence de la notion de « culture du viol » qui permet « de nous pencher sur les racines du problème dans la culture en général » plutôt que de systématiquement minimiser les cas individuels en les ramenant à des circonstances particulières (souvent soit en dédouanant le violeur soit en blâmant la victime).

Le dernier article du recueil, « La Boîte de Pandore », souligne également pourquoi il est nécessaire que les hommes deviennent aussi sujets de réflexion : 

« Ils appartiennent au sexe qui commet la grande majorité des crimes, des crimes particulièrement violents, et ce sont eux qui se suicident le plus. (…) Je pense que l’avenir de ce que nous n’appellerons peut-être plus féminisme doit inclure une enquête approfondie sur les hommes. Le féminisme a cherché et cherche encore à transformer l’humanité tout entière ; beaucoup d’hommes ont rejoint le projet, mais savoir en quoi ce projet peut bénéficier aux hommes, et dans quelle mesure le statu quo les pénalise aussi, aiderait à amplifier la réflexion. »

Plus loin elle poursuit par cette vision élargie du féminisme comme porteur du souffle d’un projet politique global : 

« Les hommes qui ont tout compris savent aussi que le féminisme n’est pas un complot pour priver les hommes de leur liberté mais une campagne pour tous nous libérer.  Et nous avons besoin de nous libérer de bien des choses : d’un système qui attache du prix à la compétition sans pitié, au court terme, à l’individualisme forcené, un système qui sait si bien se mettre au service de la destruction de l’environnement et du consumérisme effréné - cet arrangement qu’on peut appeler capitalisme. »

C’est nourri, vivant, drôle, intelligent, en prise avec les débats contemporains, en colère, porteur d’espoir. On se souvient des événements passés, on (re-)découvre des moments historiques du féminisme, on espère un avenir égalitaire et meilleur pour tout le monde, on hoche la tête souvent.

G.C.

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Ces hommes qui m’expliquent la vie, Rebecca Solnit. Traduit de l’anglais par Céline Leroy. Éditions de l’Olivier, 2018. 

Née en 1961, Rebecca Solnit est l’une des voix les plus marquantes du nouveau féminisme américain. Historienne de la culture, théoricienne de l’art, elle n’hésite pas à s’engager dans les grands débats du monde contemporain, et publie de nombreux articles sur des thématiques aussi variées que l’environnement, le droit des minorités, et, bien sûr, le féminisme. 

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