JOUR 76 - L’art de la guerre 2, Sophie-Marie Larrouy // Chronique de Claire Porcher

JOUR 76 - L’art de la guerre 2, Sophie-Marie Larrouy // Chronique de Claire Porcher

Je n’ai absolument jamais lu un livre comme celui-ci. C’est un roman autobiographique qui ne ressemble ni à un roman, ni à une autobiographie. C’est écrit dans un style proche du stream of consciousness mais ça ne ressemble vraiment en rien aux Virginia Woolf et aux James Joyce. C’est un style très oral, mais alors que généralement je trouve le style oral difficile à lire et peu musical, ici on engloutit cette langue étrange et bigarrée avec appétit. C’est plein de trouvailles de type «  punchlines  », mais l’arrogance en moins et la poésie en plus.

Déjà, le titre. L’art de la guerre 2, en référence à Sun Tzu, sauf qu’il n’est pas question de savoir dans quel sens doit souffler le vent pour avoir les meilleures chances de vaincre l’armée ennemie. Sophie-Marie Larrouy nous parle des petites guerres que nous menons tous les jours pour vivre, survivre, aimer, être aimés…

«  Les gens quand t’arrives chez eux, ils se disent que s’ils rangent douze secondes de plus en te faisant la conversation ça va tout changer à la vue d’ensemble de la pièce. Or, moi je m’en fous, plus y a de trucs empilés plus ça me fait plaisir (…). Donc je dis à ma petite vieille  : «  Mais vous dérangez pas pour moi, j’arrive à l’improviste c’est moi qui devrais faire votre ménage  !  » Elle me tend un regard avec tout le 14 juillet dedans, les vieux ils sont rosses avec nous quand ils croient qu’on s’en fout d’eux mais le moment où ils comprennent qu’on est capables de parler la même langue, alors là attention, sous les pavés la fête nationale.  »

J’ai adoré mille choses dans ce livre mais je vais me contenter d’en lister trois  :

Pas de mépris de classe  : pour une fois, une autrice issue de la classe ouvrière (la vraie, celle du fond des Vosges qui regarde avec envie le territoire de Belfort), on sent qu’elle a grimpé les échelons depuis son enfance mais elle n’en regarde pas moins son origine avec un œil tendre et assumé. Elle fait souvent mention de ses mains «  toujours prêtes à travailler  » donc différentes des jolies mains des jeunes filles cools qu’elle peut fréquenter, mais ça ne veut pas dire qu’elle est moins bien, ou qu’elle a moins confiance en elle. Les ouvrières et ouvriers sont peut-être un peu moins cultivés que nous, ils regardent peut-être un peu plus de télé, ils écoutent peut-être un peu plus de Johnny, mais ça n’en fait pas des héros de roman moins intéressants que les autres, très loin de là.

L’écriture de l’enfance  : j’ai une passion immense pour les auteurs qui parviennent à se projeter dans leur «  moi  » enfant, en parlant de toutes les pensées absurdes, les croyances illogiques, les superstitions qu’on a tous et toutes eues, sans les sur-analyser, sans les dévaloriser, sans les célébrer non plus. Bien entendu la neutralité n’existe pas dans le récit de soi, mais tout de même, la tentative de restituer la pensée en construction de l’enfant est quelque chose de précieux et de très beau que je salue (bisous Elena Ferrante, chronique à venir).

«  Quand Mamy elle dit qu’un jour elle va mourir je lui rigole dessus, pour moi c’est pas concevable, après je regarde ailleurs parce qu’elle insiste mais c’est bon on va pas discuter de ça maintenant, c’est pas le moment, j’ai 4 ans et mon objectif c’est de pas rater les anniversaires dans le générique du Club Dorothée.  »

L’écriture de l’amour  : dans la vie, il y a les personnes douées en amour et celles qui ne le sont pas (cf Florence Foresti). Clairement nous avons affaire à une personne pas du tout douée en amour, mais qui aurait tellement envie de l’être et surtout qui sait tellement ce qu’elle espère de cet amour qu’elle en est bouleversante. Honnêtement j’ai pleuré à la fois de rire et de détresse quand elle raconte qu’elle a reçu un tapis de prière pour la Saint-Valentin afin d’être remise dans le droit chemin. Et j’ai pleuré tout court en lisant ceci  :

«  Moi je voulais des baisers, des caresses sur la joue, des sourires des surprises, je voulais qu’on me regarde comme si j’étais Dalida sur scène, qu’on me regarde comme si sans moi le monde se trouvait carré, qu’on m’embrasse les mains même quand je suis pas là.  »

Je spoile un peu mais sachez qu’à la fin, on a gagné la guerre.

Claire Porcher

L’art de la guerre 2, Sophie-Marie Larrouy. Flammarion, 2017.

Sophie-Marie Larrouy, née en 1984, a été journaliste pour madmoiZelle.com, chroniqueuse dans La Matinale de Canal +, sur le Mouv et France Inter. Elle est aussi autrice et comédienne. Elle s’est fait connaître sur le net grâce aux clips désopilants de Vaness la Bomba et à un passage à La Matinale de Canal+ où elle fut chroniqueuse mode, coach de vie pendant 2 ans. En 2014, elle a publié Comment ne pas devenir un vieux con coécrit avec Mademoiselle Navie. Elle publie L’art de la guerre 2 en 2017 et Cœurs à gratter en 2018.

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