JOUR 74 - Stupeur et tremblements, Amélie Nothomb

JOUR 74 - Stupeur et tremblements, Amélie Nothomb

« … dans la compagnie Yumimoto, j'étais aux ordres de tout le monde. »


Parmi les lectures de femmes qui ont marqué ma vie de lectrice, je pense que celle-ci figure en bonne place. J’ai fait partie de ces lectrices qui dévoraient les romans d’Amélie Nothomb, avec une affection particulière pour Métaphysique des Tubes et Hygiène de l’assassin. Son sens de la narration mêlant le plus étrange au plus réaliste dans un suspense croissant, sa propension à mettre le doigt sur le malaise et la folie d’une manière crédible, et sa langue à la fois soutenue et allant à l’essentiel, fonctionnaient pour moi à merveille.

Concernant Stupeur et tremblements, c’était je pense une des premières histoires que je lisais qui racontait une certaine vision du monde du travail. On ne peut pas vraiment dire que c’était la vision la plus saine, ni la moins distordue, ni la plus magique… C’était aussi un des premiers romans que je lisais dans lequel l’héroïne vit son rêve de s’installer et vivre au Japon. Sauf que par la voix d’Amélie Nothomb, cela devient plus radical : elle ne veut pas vivre au Japon où s’intégrer à sa société ; elle voulait être japonaise. Et qu’en fait de rêve, on la suit dans ses enchaînements de bourdes, d’erreurs et de malentendus culturels entraînant des situations toutes plus horriblement gênantes les unes que les autres. Certaines scènes ont pour nous un tel caractère absurde qu’elles en deviennent comiques… sans perdre leur caractère dur, qui reste en mémoire longtemps après (je pense à la scène du mémo que l’héroïne doit réécrire et réécrire jusqu’à… ce que mort s’ensuive ?, en finit-on par se demander).

« Récapitulons, petite je voulais devenir Dieu. Très vite, je compris que c’était trop demander et je mis un peu d’eau bénite dans mon vin de messe : je serais Jésus. J’eus rapidement conscience de mon excès d’ambition et acceptai de « faire » martyre quand je serais grande
Adulte, je me résolus à être moins mégalomane et à travailler comme interprète dans une société japonaise. Hélas, c’était trop bien pour moi et je dus descendre un échelon pour devenir comptable. Mais il n’y avait pas de frein à ma foudroyante chute sociale. Je fus mutée au poste de rien du tout. Malheureusement – j’aurais dû m’en douter - rien du tout, c’était encore trop bien pour moi. »


On a envie de la remercier d’un partage aussi sincère, et de son sens de l’auto-dérision qui rend cette lecture à la fois grinçante, drôle et marquante. Un tel sens de la bizarrerie et de la drôlerie, loin des embellissements carte postalesques plus acceptables à raconter socialement, donne un caractère d’authenticité à l’ensemble - on ne se dit pas qu’Amélie Nothomb nous délivre “la vérité” du monde professionnel japonais, mais qu’elle en partage une expérience intime réelle (angoissante)… et d’une manière telle qu’on a envie de le lire d’une traite.

G.C.

Stupeur et tremblements, Amélie Nothomb. Albin Michel, 1999. 

Amélie Nothomb, nom de plume de la baronne Fabienne Claire Nothomb, née le 9 juillet 1966 à Etterbeek (Région de Bruxelles-Capitale), est une romancière belge d'expression française. Autrice prolifique, elle publie un ouvrage par an depuis son premier roman, Hygiène de l'assassin (1992). Ses romans font partie des meilleures ventes littéraires et certains sont traduits en plusieurs langues. Ce succès lui vaut d'avoir été nommée commandeur de l'ordre de la Couronne et d'avoir reçu du roi Philippe le titre personnel de baronne. Son roman Stupeur et Tremblements a remporté en 1999 le Grand prix du roman de l'Académie française. En 2015, elle est élue membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

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