JOUR 69 - Chanson douce, Leïla Slimani // Chronique de Judith

JOUR 69 - Chanson douce, Leïla Slimani // Chronique de Judith

On m’avait conseillé de ne pas lire ce livre enceinte, ni avec un nouveau-né. Parce que je ne verrais plus les nounous de la même manière. Alors j’ai attendu. Je suis maman d’une petite fille de seize mois, gardée par une nounou, et je lis les premiers mots  du livre: «  Le bébé est mort  ». Le ton est donné  : le roman déroule, implacable, le fil qui conduit à ce drame. La famille de bourgeois, trentenaires parisiens, jeunes cadres dynamiques. Deux enfants, une fille et un garçon. Et Myriam veut reprendre le travail. L’arrivée de Louise, toujours aimante, toujours disponible, la parfaite fée du logis qui sait se rendre indispensable dans cette famille dont elle ne fait pas partie. Le malaise qui commence à poindre quand Louise, si nécessaire, prend finalement une place bien étrange, d’une omniprésence gênante et pourtant tellement souhaitée. 

Le personnage est glaçant, certes, mais pour moi, il l’était dès le départ  : je n’y ai pas reconnu ma nounou, je n’y ai pas vu ces professionnelles agréées, formées, diplômées, qui doivent rendre compte d’un lieu de travail, de consignes, d’un statut. Ici, Louise est clairement embauchée comme une bonne d’enfant d’un autre âge, et cela ne peut pas bien évoluer. Le ménage, la cuisine, le week-end, les vacances, elle est partout et c’est bien évidemment improbable et malsain. Les nounous ne font pas ça. Entorse rassurante à mon réalisme.

Non, là où le roman m’a véritablement perturbée, c’est sur le personnage de cette mère, Myriam, qui façonne sans le vouloir celui de la nounou assassine. Cette femme qui, au départ, savoure sa maternité comme un privilège, au point de la renouveler très vite pour garder, prolonger cet épanouissement. Qui se transforme en prison. Car on n’attend rien de plus d’elle  : avoir des enfants. Etre mère et n’être que cela. Peu à peu, sa personne se dilue dans ses enfants qui la dévorent vivante, dit-elle. Plus rien d’autre à faire que des lessives, des courses, des bains, des couches, des caprices. Plus d’autre sujet de conversation. Une personnalité, une féminité et une intelligence laissées à l’abandon, dans l’indifférence générale car on ne lui renvoie que le bonheur qu’elle a de voir grandir ses enfants, à l’inverse de tous les parents absents. Plus douloureuse encore est cette incompréhension du mari, qui s’étonne que sa femme veuille travailler, qui lui reproche son inconséquence  : «  Mais tu penses aux enfants  ?  ». Mauvaise mère. «  En comptant les heures supplémentaires, la nounou et toi vous gagnerez à peu près la même chose  ». Mauvaise gestionnaire du foyer  : elle ne travaillera que pour payer son droit à travailler. Choix cornélien devant lequel son mari, lui, ne se trouve pas et n’envisage même pas de se trouver. D’ailleurs, c’était écrit dès la première page  : il n’y a que la mère qui découvre les corps de ses enfants. La mère seule face à ce qu’elle a elle-même laissé faire.

Alors oui, quand Louise se présente, Myriam ne veut pas voir. Parce que sans Louise, c’est elle qui se meurt. La véritable coupable, c’est elle, qui a si ardemment souhaité abandonner ses enfants à d’autres bras attentifs, s’en débarrasser pour pouvoir reprendre sa vie mise entre parenthèses trop longtemps. C’est elle, qui n’a pas su choisir entre être mère et avoir une carrière. Et c’est ça qui est dramatique, profondément dérangeant, dans ce roman. Non pas de voir une nounou se transformer inéluctablement, poussée par sa propre misère sociale, en meurtrière. C’est le terreau si commun, si évident, si partagé par toutes, sur lequel cette meurtrière a pu germer. C’est la solitude si bien comprise, et pourtant si négligée car si banale, de cette mère qui a ouvert la porte à une autre et n’a pas su l’arrêter. C’est nous toutes. Alors oui, nous ne verrons plus les nounous de la mêmes façon, mais pas pour les raisons que l’on croit  : simplement parce qu’elles nous renvoient à notre propre condition, potentielle, réelle, souhaitée ou subie, de mère et de femme. En cela, Leila Slimani signe un roman d’une grande, très grande modernité par sa capacité même à démontrer la résistance des archaïsmes féminins. Et rien que ça, ça mérite un prix Goncourt.

Judith  - Retrouvez d’autres chroniques de Judith sur son blog (aujourd’hui inactif)Ma Bouquinerie

Chanson douce, Leïla Slimani. Gallimard, 2016

Leïla Slimani, née le 3 octobre 1981 à Rabat au Maroc, est une journaliste et écrivaine franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman, Chanson douce.

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