JOUR 68 - Dentifricetristesse crèmemiroir, Kim Hyesoon

JOUR 68 - Dentifricetristesse crèmemiroir, Kim Hyesoon

Dès le titre de ce recueil on est intrigué par la contrainte opérée sur le langage. “Dentrifrice” et “tristesse”, accolés pour former un mot-valise où se côtoient un objet du quotidien, trivial et un sentiment qu’on jugerait plutôt “noble”. Les deux mots accolés ont une sonorité surréaliste ; et tout en évoquant une situation banale (se brosser les dents ?), ils ont une forte portée symbolique. En un mot inventé, on a ainsi un condensé de l’écriture de Kim Hyesoon : l’expérimentation langagière, la force des images, la collision des univers, la grâce et l’humour. Au fil du recueil s’y ajoutera une dimension de violence et de morbidité.

Le premier poème désosse ainsi le mot « Mélancolie » pour en faire deux entités distinctes personnifiées ; dans le fossé créé au milieu des mots se glissent des métaphores qui peignent la nature de la mélancolie :

« Mélan était le brisement, Colie était en morceaux

Mélan était disper, Colie était sion

Ma peau se lézardait comme des pièces de puzzle qu’on vient d’assembler »

Si dans certains poèmes, comme « École de fantômes », les références mortifères semblent plutôt ludiques, (« Je travaille dans une école de fantômes // (…) D’abord je les entraîne à marcher un livre sur la tête sans le faire tomber // Je leur apprends ensuite à dormir en l’air pour qu’on ne les surprenne pas (…) »), les métaphores employées dans le recueil suscitent plus souvent un sentiment de malaise, évoquant parfois une souffrance à l’allure indéfinie mais insupportable :

« Je mets mes pieds dans les blessures

Je chausse les blessures et je marche

Ou sont-ce les blessures qui marchent, couvant mes pieds nauséabonds

Les blessures sont pour moi des réserves de pus sanguinolent »

À chaque poème en tout cas, on est frappé par la luxuriance des images. Les pans de réalité convoqués par la poétesse sont détournés et déformés et créent dans l’esprit du lecteur déstabilisé un sentiment d’irréalité ou de sur-réalité. 

“Quand j’ouvre les yeux le matin


Mon lit est plein d’épines 

Quand j’écoute de la musique

Des épines se déversent de l’enceinte

Des épines qui s’entassent sous mes pieds

Quand je marche

Voyez-vous je me suis peut-être changée en horloge

Les aiguilles des secondes

Sortent de mon corps 

Et disent

Quelle pitié

Quelle pitié

Les aiguilles me piquent

Quand la nuit tombe je marche parfois cent ans deux cents ans

Sous l’abondante pluie d’aiguilles de secondes

Tout là-bas

Dans cet endroit lointain et lumineux

Nous vivons vous et moi

Nous sommes très heureux

Le jour de votre anniversaire

Je vous rends hommage

Avec des bougies et du gâteau aux aiguilles de secondes. » 

Une langue puissante, dont j’imagine que la traduction a dû être loin d’être évidente pour parvenir à rendre cette expérience langagière si particulière. 

G.C.

Dentifricetristesse crèmemiroir, Kim Hyesoon. Traduit du coréen par Koo Moduk et Claude Murcia. Éditions Circé, 2011.

Née en 1955 à Uljin en Corée du Sud, Kim Hyesoon a commencé une carrière de poétesse en 1979. Elle a été couronnée par de nombreux prix prestigieux de Corée du Sud, tels que les prix Kim Soo-young, Kim So-wol, Midang, le prix de Poésie moderne et le prix Daesan. Elle est actuellement professeure de création littéraire à l’Institut des Arts de Séoul.

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