JOUR 63 - Le Maître des illusions, Donna Tartt // Chronique de Claire Porcher

JOUR 63 - Le Maître des illusions, Donna Tartt // Chronique de Claire Porcher

Avertissement amical : Donna Tartt ne sait pas faire un roman en moins de 700 pages. J’en connais qui vont partir en courant mais franchement, on avale ces pages à une vitesse… Et la longueur de l’ouvrage est vraiment nécessaire pour comprendre les personnages, s’y attacher, les voir évoluer. Dans Le Maître des illusions, comme dans Le Chardonneret, son dernier roman, Donna Tartt propose des personnages si fascinants et complexes qu’au bout de quelques heures de lecture, ils apparaissent dans mes rêves systématiquement… Et leur dire au revoir à la fin du roman est un déchirement.

Le narrateur, Richard, débarque de sa Californie natale pour découvrir une université du Vermont, où il intègre le cercle très fermé des étudiants en grec ancien : seulement six élèves pour un professeur. Ici, j’ai eu une pensée émue pour certains de mes camarades de khâgne, dont j’ai reconnu le goût pour l’entre-soi et aussi un peu l’arrogance… On s’attend à lire des pages entières sur le professeur charismatique, Julian, qui serait le Maître des illusions du titre et qui manipulerait ses étudiants. En fait pas du tout. Julian est un personnage finalement très secondaire, et les cinq camarades de Richard forment un ensemble dépareillé si étonnant qu’il retient toute notre attention. C’est logiquement leur mode de vie toujours ensemble, leurs relations mutuelles, entre admiration, trahison, amour et amitié qui vont être le nid du drame, voire des drames qui s’annoncent.

« J’étais désorienté par l’éclat subit de toute cette attention ; c’était comme si les personnages d’un tableau favori, absorbés par leurs propres préoccupations, s’étaient penchés hors de la toile et m’avaient parlé. La veille encore, Francis m’avait dépassé dans un couloir. L’instant où son bras avait frôlé le mien, il était devenu un être de chair et de sang, mais l’instant suivant il était redevenu une hallucination, une invention de mon imagination qui s’éloignait à grand pas sans plus faire cas de moi que les fantômes, dit-on, au cours de leurs rondes ténébreuses, ne font cas des vivants. »

Je ne veux pas en dévoiler trop mais sachez qu’il est question de mythologies oubliées, de fêtes étudiantes, de week-ends passés ivres à la campagne et de rites anciens. Donna Tartt (et on retrouve cela dans Le Chardonneret) maîtrise brillamment la description de la jeunesse : un moment de découvertes, d’acquisition de savoirs passionnants et à la fois le début de l’entreprise de destruction de son propre cerveau par l’alcool et la fête. En ressort un mélange des genres absolument délirant, entre une histoire de débauche étudiante classique et une plongée dans des mystères païens puissants et dangereux. On oscille en permanence entre la lumière, la joie du savoir, et l’obscurité des pulsions humaines : on rejoue l’opposition entre Apollon et Dionysos, la recherche de l’équilibre entre ordre et chaos… Et au passage on cherche ce qu’il y a à voir derrière la vérité, l’apparence, la réalité. Mais en se bourrant la gueule un jour sur deux quand même.

«  Et si tu n’avais jamais vu la mer de ta vie ? Et si la seule chose que tu en connaisses était un dessin d’enfant – avec des vagues au crayon bleu ? Reconnaîtrais-tu la mer si tu n’avais vu que cette image ? Serais-tu capable de reconnaître la réalité même en l’ayant sous les yeux ? Tu ne sais pas à quoi ressemble Dionysos. Nous sommes en train de parler de Dieu. Dieu, c’est sérieux. »

Mention spéciale au personnage d’Henry (qui énonce la citation ci-dessus), jeune homme particulièrement opaque, qui cherchera tout au long du roman cet équilibre instable et terminera le roman en accomplissant les règles essentielles de la tradition antique : « devoir, piété, loyauté, sacrifice ».

C’est une lecture très prenante, vraiment amusante, brillante mais nul besoin d’avoir lu tout Euripide et tout Nietzsche pour comprendre de quoi on parle et rire aux éclats de certaines scènes.

Un dernier mot à l'intention de l'éditeur : j’ai entre les mains un retirage de 2012… Et la traduction n’a manifestement pas été révisée depuis 1993. Sérieusement, Donna Tartt n’a sorti que trois romans en vingt ans et vous gardez une traduction si vieillotte que j’ai cru longtemps que l’intrigue se déroulait dans les années 1970… En plus il y a plein d’erreurs : Richard va chez Charles et Camilla, y trouve Charles et Camilla, leur demande « où est Camilla ? » et c’est Francis qui lui répond… Je vois que vous avez réédité une « édition collector » en 2014, je n’ai pas le courage d’aller vérifier la traduction mais si vous ne l’avez toujours pas révisée, appelez-moi. Je veux bien vous le faire (je prends pas cher).

Claire Porcher

Le Maître des illusions, Donna Tartt. Traduit de l'anglais par Pierre Alien. Éditions Plon, 2014. Publication originale : 1992.

Née à Greenwood, dans le Mississippi, Donna Tartt a fait ses études au Bennington College, dans le Vermont. Elle est l’auteur du Maître des illusions et du Petit Copain, qui ont été traduits dans plus de trente pays. Son dernier roman, Le Chardonneret, a reçu le Prix Pulitzer de la fiction en 2014.

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