JOUR 62 - Lady Sings the Blues, Billie Holiday

JOUR 62 - Lady Sings the Blues, Billie Holiday

« Papa et maman étaient môme à leur mariage : lui dix-huit ans, elle seize ; moi, j’en avais trois. Maman travaillait comme bonne chez des Blancs. Quand ils se sont aperçus qu’elle était enceinte, ils l’ont foutue à la prote. Les parents de papa, eux, ont failli avoir une attaque en l’apprenant. C’étaient des gens comme il faut qui n’avaient jamais entendu parler de choses pareilles dans leur quartier à Baltimore. Mais les deux mômes étaient pauvres, et quand on est pauvre, on pousse vite. » 

La 4ème de couverture : « C’est ainsi que débute ce récit autobiographique de Billie Holiday, tendu de bout en bout, écorchés comme l’a été cette voix à nulle autre comparable ; un témoignage sur une existence faite d’épreuve que ponctuent le viol, la misère, la prostitution et la prison, la drogue et l’alcool…et, toujours, le racisme. Un des plus beaux textes de musicien, qui dit comment brûler sa vie dans une Amérique blanche.”

Je me dis que « roman de Dickens » doit donner une idée du début du tableau, sauf que c’est pire (et que les fois où j’ai essayé de lire du Dickens, ça ne devait pas être le moment parce j’ai arrêté vite - à l’inverse de ce livre là que j’ai englouti en un jour et demi).

« Je n’oublierai jamais cette nuit-là.

Même si vous êtes une traînée, vous ne voulez pas qu’on vous viole. Même une pute qui ferait vingt-cinq mille passes par jour ne voudrait pas se laisser violer. C’est la pire chose qui puisse arriver à une femme. Et ça m’est arrivé quand j’avais dix ans. »

Billie Holiday écrit comme elle parle - c’est l’impression qu’elle donne en tout cas. Et cette impression fait songer que, comme elle l’écrit, elle n’a jamais dû mentir dans sa vie à part pour aider quelqu’un (et peut-être sauver sa peau ? je ne sais pas).

Au bout de dix pages je me suis dit que je ne me plaindrais plus de quoi que ce soit dans mon existence ; au bout de cinquante, que c’était une fucking sacrée femme et que sa vie a tenu autant de l’horreur que du miracle ; au bout de cent, que le racisme qu’elle décrit aux États-Unis dans les années 20 à 50 était tel que le nombre d’années de luttes qu’il va rester sur ce plan est impressionnant ; au bout de cent soixante pages, que j’allais m’acheter une édition collector de son oeuvre et tout (ré-)écouter (et, aussi, de tous les noms de musiciens qui ont croisé sa route et dont je ne connaissais, j’avoue, pas la moitié).

« À treize ans, je pouvais être vraiment peste par moments, et têtue. J’avais tout simplement décidé un jour de ne dire ni faire quoi que ce soit contre mon gré. Pas de « S’il vous plaît, monsieur », pas de « Merci, madame ». Rien. À moins d’en avoir envie.

Il faut avoir été pauvre et Noire pour savoir à combien de coups on s’expose quand on essaie de mettre ça en pratique, aussi simple que cela paraisse. Mais je ne me suis pas laissé intimider, et je l’ai toujours fait, que ce soit dans mon quartier de Harlem ou chez n’importe qui. »

Une voix, une vie. Une personne dont la voix et la présence résonnent dans ce livre avec une force qui m’a surprise. Envie de l’acheter pour l’avoir égoÏstement avec moi (le genre de livres qui tient lieu de toute sagesse de vie en cas de besoin) et pour pouvoir le faire tourner aux ami.es.

« Il y a maintenant des jeunes qui veulent savoir d’où vient mon style, comment il a évolué, etc. Je ne sais que leur dire : si un air vous émeut, il n’y a pas à faire évoluer quoi que ce soit. Il suffit que vous ressentiez quelque chose, et quand vous le chantez les gens ressentent la même chose que vous. Pour moi, ça n’a rien à voir avec le travail, l’arrangement ou les répétitions. Qu’on me donne une chanson qui me prend aux tripes et il n’y a pas de travail qui tienne. Il y en a même quelques-unes qui me bouleversent tellement que j’ai du mal à les interpréter, mais ça c’est une autre histoire. »

G.C.

Lady Sings the Blues, Billie Holiday. Edition originale publiée par Doubleday & Co, 1956. Traduit de l’anglais (américain) par Danièle Robert. Editions Parenthèses, 2009.

Billie Holiday (7 avril 1915 - 17 juillet 1959) est considérée comme la voix emblématique de la musique noire américaine. Après ses débuts avec Benny Goodman, elle chante avec les plus grands musiciens du jazz et signe ses plages les plus émouvantes avec Lester Young avant de rejoindre Count Basie. C’est après une tournée triomphale en Europe qu’elle signe son autobiographie en 1956 avant de succomber à l’abus d’alcool et de stupéfiant.

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