JOUR 60 - Le troll et autre créatures surnaturelles, Virgine Amilien

JOUR 60 - Le troll et autre créatures surnaturelles, Virgine Amilien

Dans les rayonnages de la bibliothèque municipale où je traîne régulièrement mes guêtres se trouvent de multiples surprises. Depuis le chef-d’oeuvre acclamé de tous mais qui, pour d’obscures raisons de chambre d’écho, nous était demeuré inconnu jusqu’alors jusqu’à l’ouvrage introuvable que personne n’a plus emprunté depuis des années. Le Trolls de Virginie Amalien semblait rentrer dans cette catégorie du livre inattendu qui envoie un clin d’œil discret à la visiteuse en quête d’inspiration depuis sa sage étagère. La 4ème de couverture m’a appris qu’il était tiré de la thèse soutenue par l’autrice concernant le personnage du troll dans les contes norvégiens. C’était la promesse d’une lecture de pure curiosité : la perspective m’a réjouie. Hop, glissé dans le sac.

En dépit de l’intérêt du sujet, le format de la thèse publiée m’a moyennement convaincue. Il m’a semblé avoir un statut incertain entre l’écriture académique (mais coupée de ses annexes, et probablement d’une partie de ses références pour ne pas noyer le lecteurs sous les détails universitaires) et l’épure assumée de l’essai. Cela donne une lecture qui m’a parfois paru un peu longue et m’a parfois laissée au contraire sur ma faim.

Pour autant ! Pour autant j’ai trouvé mon intérêt et plaisir de curieuse à partir à la découverte de ce sujet geek et inattendu, Le Troll dans les contes et le folklore norvégiens. Et le cheminement autour de cette figure qu’on connaît aujourd’hui surtout sous sa forme de monstre d’univers de fantasy comprend des étapes très intéressantes.

Il est difficile de traquer la figure originelle du troll dans les contes, explique Virginie Amilien, parce que les histoires que nous connaissons aujourd’hui ont été appropriées et transcrites par les chrétiens. Ceux-ci ont bien sûr réécrit « à leur sauce » (oui je me permets) ces histoires païennes, et s’ils ont gardé les figures et événements principaux, ils en ont modifié en profondeur la signification. Les trolls des Chrétiens ont très vite été associés à « La Bête », au diable et sont devenus incurablement mauvais, tenant le rôle de l’opposant et ennemi à abattre pour le héros. Avant la christianisation, nous dit Virginie Amilien, ils avaient pourtant un rôle bien plus ambivalent.

« De la Bible aux contes populaires

Mais loin de supprimer autoritairement les images folkloriques, le Nouveau Testament a pris soin de les intégrer pour les retransmettre de manière didactique. Et la réussite est bien plus grande alors ! Car (…) ces créatures surnaturelles, anciens dieux ou géants, étouffés derrière les figures diaboliques, ont pu ressortir de leur abandon, tandis que les textes utilisés par la Bible, se sont incrustés à tout jamais dans la mémoire des peuples et du folklore. »

C’est donc une forme d’archéologie du conte qu’il faut opérer là, pour tenter de comprendre le rôle qu’avaient les trolls dans la culture païenne qui les a vus naître.

L’autrice passe en revue les différents types de trolls et trollesses dans le vocabulaire norvégien. Elle examine ensuite leurs caractéristiques principales, parmi lesquels la laideur et la bêtise - et cite des descriptions de trolls qui sont un délice à mes yeux (un dessin ! Un dessin !). Ici, une description de Gryla, figure de géante islandaise mais proche de trolls de certains norvégiens :

« (Elle a) « trois cents têtes, six yeux sur chaque tête, à côté de deux yeux livides et bleus derrière chaque cou. Elle avait des cornes de boucs, et ses oreilles étaient si longues qu’elles pendaient sur ses épaules à une extrémité, et rejoignaient le bout de ses trois cents nez à l’autre extrémité. Sur chaque tête il y avait une touffe de cheveux (…) ses dents étaient comme de la lave brûlée, et sur chaque cuisse elle avait attaché un sac, qu’elle utilisait pour porter les enfants désobéissants. »

(D’autres descriptions les montrent avec un nez si long qu’il fait plusieurs fois le tour de leur corps. Bonheur visuel)

Mais c’est quand elle nous explique combien leur rôle dans l’économie du conte est plus complexe que celle du simple « méchant à abattre » qu’elle met le doigt sur quelque chose de passionnant. Le troll / la trollesse a souvent le rôle du kidnappeur qui enlève la princesse ou le héros. Pourtant, il n’est pas fondamentalement mauvais et ne lui fait souvent rien de mal ; qui plus est, il a un rôle nécessaire dans l’évolution de l’intrigue et du personnage du héros. L’enlèvement dans le royaume du troll est une forme de mort symbolique qui permet au héros de renaître avec de nouvelles vertus - le troll endosse alors presque le rôle du psychopompe, passeur vers le royaume des morts.

« Quant au ravissement, on a admis qu’il traduisait dans tous les cas un voyage vers l’autre monde, vers le royaume des morts. Le troll prend alors des allures de psychopompe. Ce rôle de passeur est souvent souligné par sa venue en bateau, ou par le lac à traverser pour se rendre sur son rôle. »

Le héros du début du conte est, écrit Virginie Amilien, souvent paresseux ou tout au moins sans but, errant. C’est l’opposant (qui enlève la princesse à sauver ou le héros lui-même) qui, en mettant en branle les événements, va le forcer à l’action et la prise en main de son destin.

« Vis-à-vis du conte même, les créatures surnaturelles existent tout d’abord en tant que nécessité narrative. (…) C’est le stimulant du conte. Le héros traîne chez lui ou erre par les chemins jusqu’au jour où l’opposant commet le méfait qui justifiera son besoin d‘action : il est le propulseur.

L’adjuvant permet à l’aventure de continuer, en compensant les manques et en couvrant la faiblesse du héros de ses pouvoirs magiques. C‘est les fortifiant du conte. (…) Le désir du protagoniste, motif initiateur du conte, est provoqué par l’opposant et la réalisation de ce désir est due à l’adjuvant. L’action dépend en fait des créatures surnaturelles, par l’intermédiaire desquelles l’histoire est manipulée. »

On explore alors les différents niveaux de signification de ces créatures merveilleuses, opposantes et adujvantes. À un certain niveau, on peut ainsi les considérer comme des incarnations de la psyché du héros :  

« À un niveau plus symbolique, les opposants et les adjuvants peuvent représenter les volontés intérieures du protagoniste, que l’on traduire respectivement par ses pulsions négatives et ses pulsions positives. Ils font presque partie intégrante du personnage, le héros n’étant complet qu’avec ses deux satellites manichéistes (l’opposant et l’adjuvant). »

Ou, d’une manière plus religieuse, des entités au service du Destin :  

«  Selon la religion des anciens scandinaves, l’homme est totalement dépendant, et voué, à son destin. Il se sent façonné par les puissances supérieures, dirigé par le Destin, dont il essaie d’être digne. Ici le Destin, symbolisé par deux pôles, opposant et adjuvant, dirige le héros et le conduit à son apogée. »

Dans une dernière partie qui explore les évolutions contemporaines du troll, la chercheuse montre comment aujourd’hui cette figure est devenue à la fois omniprésente et diversifiée. Elle explore ainsi comment les illustrateurs.trices, en s’emparant des descriptions des contes, ont à leur tour façonné notre vision des trolls par leurs dessins (on prend plaisir à découvrir au passage des illustrateurs.trices norvégiens !) ; et enfin souligne comment le troll d’aujourd’hui s’est trouvé défini notamment par le lien qui l’unit à la nature, devenant une figure écologique. Sa conclusion, reprenant les grandes lignes de la thèse, restitue une des fonctions originelles de la créature merveilleuse dans le rapport de l’homme au monde :

« Loin d’être stupides, ces géants font preuve de puissance et même de sagesse, et côtoient les dieux de l’époque. Mais la christianisation du pays a renversé l’échelle des valeurs, en abêtissant les comportements et en bestialisant les apparences. Les créatures surnaturelles sont dorénavant démoniaques et leurs traits assimilés à ceux du diable. (…) Issus de l’imaginaire humain les êtres surnaturels se déterminent en fait comme le lien éternel entre l’homme et l’Au-delà. Personnage psychopompe, la créature surnaturelle connote la mort, et concrétise toutes les images et les angoisses qu’une telle notion peut comporter. Cependant la mort n’est pas alors considérée comme un aboutissement, mais plutôt comme un recommencement.»

À recommander sans hésiter à un amateur de fantasy, de contes ou de Norvège, à des ami.es curieux de tout, ou, évidemment, à un.e chercheur.se sur des sujets proches !

G.C

Le troll et autre créatures surnaturelles, Virgine Amilien. Éditions Berg International, 1998.

Virginie Amilien est chercheuse en études culturelles et enseigne actuellement à la section de folklore du département des études culturelles à l'Université d'Oslo (SIFO, Statens institutt for forbruksforskning). Après avoir soutenu sa thèse de doctorat sur les créatures surnaturelles dans les contes norvégiens à la Sorbone-Paris IV en 1994, elle a travaillé comme chercheuse à l’Institut national de la recherche sur la consommation en Norvège depuis 1999, sur des sujets portant notamment sur la nourriture, la consommation et la culture. En 2007 elle a publié la première anthologie norvégienne portant sur la culture de la nourriture « The Cultivated food » avec Erling Krogh.

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