JOUR 59 - Trois femmes puissantes, Marie NDiaye

JOUR 59 - Trois femmes puissantes, Marie NDiaye

Claque. La réputation d’écrivaine de Marie NDiaye la précédait, mais c’est autre chose d’être confrontée pour la première fois à son écriture.

Histoires. Il y a une maîtrise du récit qui fait m’a fait songer alors que l’histoire avançait « c’est redoutable ». Le roman est constitué de trois récits narrés à la première personne, sous la forme d’un dialogue intérieur. On sait tout de ce que le personnage pense à un moment donné - mais cela ne veut pas dire que l’on sait tout de lui, loin de là. On apprend des éléments le concernant bribe par bribe, alors que les circonstances le forcent à songer à des éléments de son passé ou affirmer sa personnalité en son for intérieur. C’est un procédé redoutable pour le lecteur, qui est happé par l’enjeu d’une situation d’apparence anodine, mais dont les dimensions tragiques ou épiques vont se révéler peu à peu à lui. La tension dramatique monte au fil du récit, tenant le lecteur en haleine. On est dans une position étrange, à la fois embarqué par le point de vue subjectif du personnage et sachant donc tout de ses pensées à un instant T ; et en même temps encore en train d’apprendre à le connaître et donc incertain quant à son attitude. Comment va-t-il agir ou réagir ? Plus le récit monte en intensité, tirant jusqu’au bout chacun des fils, plus l’on est incertain quant à son issue. Un sens du rythme qui tire le meilleur parti de l’art de la nouvelle et de celui du roman. D’histoire en histoire, le ton change et le lecteur étant maintenant embarqué, est prêt à suivre Marie NDiaye sur des territoires de plus en plus éloignés de ce qu’il croit connaître. 

Envoûtement. L’emploi de certaines phrases de manière récurrentes constituent un refrain à l’intérieur du récit. Sur le plan du récit, ils induisent une dimension de l’ordre du conte en introduisant un élément récurrent où se situe le noeud de l’intrigue. Sur le plan de la psychologie, ils donnent aux personnages des obsessions qui les font osciller de la raison à la folie. Sur le plan stylistique, ils percent la narration d’une dimension incantatoire aux effets envoûtants.

Personnages. L’immersion complète dans les pensées du personnage créé une suspension pour le lecteur. Suspension de ses propres pensées, déconnexion de son propre jugement, attentes, préjugés. On comprend, petit à petit, les noeuds internes qui animent chacun de ces personnages ; ces noeuds sont constitués de traits de caractère, d’épisodes de leur passé, d’aspirations pour leur avenir et d’une situation présente à dénouer. Être au plus proche possible de leur intimité constitue une vraie expérience de lecture. C’est un cliché, mais je n’avais pas l’impression d’avoir à faire à des héros de roman ; bien plus à de vraies personnes qui, par miracle, auraient su trouver les mots pour me transmettre le plus incommunicable de leur expérience intime. Celle-ci est complexe, désagréable, souvent à la frontière entre la raison et la folie ; interrogeant directement ce qui fait de nous des humains et mettant en lumière les pensées, fugitives ou récurrentes, et pas toujours glorieuses, que nous ne voulons parfois pas nous avouer avoir. Le roman m’offre alors une des choses que je préfère dans la lecture : une ouverture. L’ouverture comme l’invitation à passer de l’autre côté du miroir ; ne pas savoir exactement ce qu’il est en train de se passer ; ne pas comprendre comment on en a pu arriver là ; ne pas savoir ce que l’on éprouve ; sentir qu’on a à faire là à quelque chose qu’il faudra du temps pour assimiler - sentir que quelque chose nous dépasse, en dépit de toutes nos volontés de les contrôler.

Alors oui, je n’ai pas parlé de l’histoire, ou plutôt des histoires, je suis encore en train de les digérer. Mais lisez-le, ou plutôt faites-en l’expérience :) 

G.C.

Trois femmes puissantes, Marie NDiaye. Editions Gallimard, 2009.

Marie NDiaye, née le 4 juin 1967 à Pithiviers dans le Loiret, est une femme de lettres française, ayant notamment remporté le prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe, et le prix Goncourt en 2009 pour Trois Femmes puissantes.

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