JOUR 58 -  La Parenthèse, Élodie Durand

JOUR 58 -  La Parenthèse, Élodie Durand

Il est rare qu’une bande-dessinée me face monter les larmes aux yeux. Celle-ci est si intime et sonne si juste que lorsque, en avançant dans l’histoire, j’ai compris de quoi il en retournait, les larmes sont venues toutes seules. 


Pourquoi la narratrice, s’adressant à sa mère, a le sentiment d’avoir perdu quatre ans de sa vie ? Qu’a-t-elle fait tout ce temps, au début de ses vingt ans, alors que ses amis finissaient leurs études, se mariaient, avaient des enfants ?

Au moment où elle tente de rassembler pièce à pièce les souvenirs, dit-elle, elle « dormait encore beaucoup ». Elle était heureuse d’avoir retrouvé son indépendance et savourait sa liberté retrouvée.

C’est une histoire de maladie vécue de l’intérieur. Maladie physique affectant les facultés mentales et intellectuelles. Le dessin, et la bande-dessinée, prennent en charge la transcription de la perte de ces facultés et du rapport nouveau et étrange à la réalité qui en découle.

On oscille entre deux temporalités : celle de la narratrice revenue à une forme de normalité, qui raconte ce dont elle se souvient ; et celle des dessins réalisés pendant le coeur de sa maladie. Ils ont autant de poids que toutes autres les cases dessinées après coup. Ils m’ont un peu évoqué des dessins d’Antonin Artaud. Fantômes jetés sur le papier, d’une présence presque incontrôlable, inquiétante, et rassurante à la fois parce qu’il y a au moins ce moyen là d’exprimer la subjectivité et de la transposer d’une manière visible par autrui.

Les métaphores visuelles jouent sur la taille des personnages, et les personnages symboles - la tête noire, tête trou-noir qui aspire tout comme perte des facultés. Elles font ressentir l’oppression intérieure comme extérieure - celle de la maladie qui progresse sur l’esprit, ou celle des médecins et représentants de l’institution, dépositaires du savoir, et des futurs possibles de la personne malade.

C’est une histoire unique dans son fond et sa forme, qui laisse le sentiment qu’elle a failli ne jamais voir le jour pour de multiples raisons. Elle emmène le lecteur dans une introspection sur le fil du rasoir, et fait sentir des zones de frontières de la conscience d’une manière fine, authentique, dérangeante, cathartique. Un récit beau et poignant.

G.C.

La Parenthèse, Elodie Durand. Delcourt, 2010. 

Elodie Durand a étudié à l’école des arts décoratifs de Strasbourg, et a suivi les cours d’illustration de Claude Lapointe, Christian Heinrich et Joseph Béhé. Elle a obtenu en 2003 le DNSEP Communication « illustration » avec les félicitations du jury. Parmi les projets présentés lors du diplôme, il y avait déjà une ébauche de La Parenthèse. Avant de se lancer dans ce long récit, Élodie a publié ses premières histoires en bande dessinée : « Préavis », collectif Canicule chez l’Institut Pacôme ; « Les Moitiés », collectif Pommes d’amour chez Delcourt, collection Mirages. Elle travaille également pour la presse enfantine et l’édition jeunesse (Actes Sud, Milan, Bayard…)

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