JOUR 56 - Requiem, Anna Akhmatova

JOUR 56 - Requiem, Anna Akhmatova

Ces poèmes ont un statut particulier. Composés de 1935 à 1940, pendant les années de la terreur stalinienne, ils n’ont pas laissé de traces écrites : à une époque où écrire, ou lire certains textes pouvaient vous faire emprisonner ou tuer, Anna Akhmatova ne prit pas le risque de les laisser sur le papier. Elle les écrivait et les donnait à lire à des amis de confiance qui les mémorisaient, avant de les brûler : 

« Le Requiem est un livre unique : Akhmatova, l’un des plus grands poètes russes du XXè siècle, a composé ces poèmes en Union soviétique, au plus fort de la Terreur stalinienne, sans même oser les confier au papier. Son premier mari avait été fusillé, son fils était arrêté, et plusieurs de ses amis proches allaient périr dans les camps. » 

L’ouvrage ne sera publié pour la première fois qu’en 1963 à Munich.

Le recueil Requiem est dépositaire à la fois de la souffrance de la poétesse, et à travers elle de celle de toutes les personnes qui ont subi cette époque : 

« Les mots sont simples et nus, la langue est sobre, parfois laconique, les sensations ténues trahissent des émotions profondes, et la voix est si limpide qu’elle semble s’effacer pour devenir celle de tout un peuple : Akhmatova est ici la dépositaire d’une souffrance qui la dépasse, emportée par le flux ample et majestueux de ce Requiem dédié à toutes les victimes du régime communiste. »

Le paragraphe « En guise de préface » condense en une anecdote l’atmosphère pesant sur les individus, faisant la queue devant les prisons ; mais aussi l’espoir aussi ténu qu’inimaginable que peuvent donner les mots. Cela donne le ton à l’ensemble du recueil : la souffrance, presque indescriptible, sera pourtant recueillie dans des mots qui relient encore la poétesse comme ses lecteurs, un tant soit peu, à la raison et à l’humanité. 

« Au cours des années terribles du règne de Iéjov, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Une fois, quelqu’un m’a pour ainsi dire « reconnue. Ce jour-là, une femme qui attendait derrière moi, une femme aux lèvres bleuies qui n’avait bien sûr jamais entendu mon nom, a soudain émergé de cette torpeur dont nous étions tous la proie et m’a demandé à l’oreille (là-bas, tout le monde parlait à voix basse) :

- Et ça, vous pouvez le décrire ?

Je lui ai répondu :

- Je peux.

- Alors un semblant de sourire a effleuré ce qui avait été autrefois son visage.


1er avril 1957, Leningrad »

Décrire, évoquer, c’est ce que font ces poèmes. En quelques vers, ils réunissent les éléments saillants qui signifient le chaos et l’appesantissement - la nature bouleversée, les bruits de bottes prégnants, la disparition des sourires sur les visages : 

« Devant tant de malheur les montagnes s’inclinent,

Le grand fleuve suspend son cours,

Mais les verrous des prisons sont solides (…) »

« C’était au temps où seuls les morts souriaient,

Contents d’avoir trouvé la paix »

Comment vivre quand le mari a été tué, que le fils est en prison, que les amis sont exilés, emprisonnés ou morts également. Comment dire à quel point la vie de l’individu a été bouleversée, d’une manière inconcevable, et mettre le doit sur la marque indélébile que l’Histoire y laisse.

« Si l’on t’avait montré à toi, la rieuse,

Toi la pécheresse si joyeuse,

La tant aimée de tes amis,

Ce qu’il adviendrait de ta vie,

Ces queues derrière trois cents personnes

Sous les murs des Croix avec tes colis,

Et la brûlure de tes larmes

Faisant flamber la glace neuve.

Dans la prison vacille un peuplier. 
Pas un bruit. Pourtant, ici, combien

De vies innocentes s’éteignent… »

Une lecture qui marque et incite à s’arrêter à chaque ligne, parce que chaque mot est un porte-voix pour les milliers de vies atteintes et réduites au silence, auxquelles Anna Akhmatova rend hommage dans son épilogue  :

« Il est pour elles, ce dais immense que j’ai tissé,

Formé des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres. »

G.C.

Requiem, Anna Akhmatova. Traduit du russe par Sophie Benech. Editions Interférences, 2005.

Anna Akhmatova, née le 11 juin 1889 (23 juin 1889 dans le calendrier grégorien) à Odessa et morte le 5 mars 1966 à Moscou, est le nom de plume d'Anna Andreïevna Gorenko, une des plus importantes poétesses russes du XXe siècle.

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