JOUR 55 - Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimananda Ngozi Adichie

JOUR 55 - Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimananda Ngozi Adichie

Cet essai se présente sous la forme d’une lettre que Chimamanda Ngozi Adichie adresse à son amie. Celle-ci vient d’accoucher d’une petite fille et lui a demandé des conseils sur comment lui donner une éducation féministe. Chimamanda Ngozi Adichie prend sa plume et offre des pistes de réflexion et des conseils pratiques sous forme de quinze suggestions. Mêlant humilité, expérience, humour, bon sens et bienveillance, chacune d’entre elles fait songer - bien sûr, c’est comme cela qu’il faut que ça se passe. Cela donne envie de voir advenir le monde dans lequel l’éducation généralisée ressemblera à ce qu’elle décrit.

Elle s’adresse à une jeune maman et sait combien le sentiment de responsabilité peut être pesant. Aussi son premier conseil est-il tourné vers son amie elle-même, pour l’affirmer comme personne et la déculpabiliser d’avance en tant que jeune mère : « Sois une personne pleine et entière. La maternité est un magnifique cadeau, mais ne te définis pas uniquement par le fait d’être mère. » Et d’ajouter, plus loin : « Demande de l’aide. Compte sur cette aide. Superwoman n’existe pas. La parentalité est question de pratique - et d’amour. »

Sa deuxième suggestion inclut le père : « Faites les choses ensemble. » Quelles choses ? « Chudi devrait faire tout ce que la biologie lui autorise (c’est-à-dire tout sauf allaiter). » Cela signifie qu’il prenne part aux tâches à part entière, toutes, et sans que cela soit perçu comme une « aide » : « Quand nous disons que les pères « aident », nous suggérons que s’occuper des enfants est un territoire appartenant aux mères, dans lequel les pères s’aventurent vaillamment. Ce n’est pas le cas. »

La troisième suggestion porte sur les « rôles de genre » qui n’ont « aucun sens » :  « Ne t’avise jamais de lui dire qu’elle devrait ou ne devrait pas faire quelque chose « parce que tu es une fille ». « Parce que tu es une fille » ne sera jamais une bonne raison pour quoi que ce soit. Jamais. »

Le rôle des jouets est ici passé au crible : pourquoi ne pas les ranger par catégorie de jeux plutôt que par genre ? Pourquoi refuser à une petite fille un jeu d’hélicoptère dont elle a envie (sous-entendu, joue plutôt avec tes poupées) ? Pourquoi dit-on aux petites filles, dès la crèche, d’être « gentilles » et de « ne pas toucher » alors qu’on encourage les petits garçons à explorer ? Le conseil est tout simple : considère cet enfant comme une personne, pas comme une fille.

La quatrième porte sur la méfiance à l’égard du féminisme light ; la cinquième sur le fait de lui apprendre à aimer lire ; et la sixième à questionner les mots qu’on emploie du fait des préjugés et croyances qu’ils véhiculent (faut-il appeler sa fille « princesse » ? Les filles ont-elles besoin d’être « défendues » ?)

La septième suggestion porte sur la vision du mariage : n’en fais pas une vision de l’accomplissement. Cette suggestion comprend une réflexion sur le changement de nom de famille lors du mariage, et l’impact lourd qu’il a pour les femmes. Chimamanda Ngozi Adichie explique au contraire qu’elle a tenu à garder son nom en se mariant, parce qu’il est celui qu’elle aime, et avec lequel elle s’est construite. Soulignant qu’on ne sait pas combien d’hommes seraient prêts à changer leur propre nom en se mariant, elle propose une solution qui me plaît beaucoup : « Voici une solution maligne : tout couple qui se marie devrait prendre un nom entièrement nouveau, choisi comme ils le souhaitent tant que les deux sont d’accord, de sorte qu’au lendemain du mariage le mari et la femme puissent se rendre gaiment main dans la main auprès des services municipaux afin de changer leurs passeports, permis de conduire, signatures, initiales, comptes bancaires, etc. »

La huitième suggestion me parle également beaucoup : « Apprends-lui à ne pas se soucier de plaire. » Plutôt que d’éduquer les filles à être gentilles au risque de perdre de vue leur propre épanouissement voire sécurité, Chimamanda Ngozi Adichie propose de lui enseigner d’autres valeurs : « Au lieu d’apprendre à Chizalum à plaire, apprends-lui à être sincère. Et bienveillante. Et courageuse. Encourage-là à exprimer ses options, à dire vraiment ce qu’elle pense, à parler vrai. Et félicite-là quand elle le fait. Félicite-là en particulier quand elle défend une position difficile ou impopulaire, parce que c’est ce qu’elle pense vraiment. »

La neuvième suggestion est d’offrir à cette petite fille «un sentiment d’identité. (…) Permets-lui de grandir en se considérant, entre autres, comme une femme igbo, et d’en être fière. » Partie importante de la construction de soi, cette fierté doit pourtant faire preuve de « sélectivité : apprends-lui à adopter les plus beaux aspects de la culture igbo, et à rejeter ceux qui ne le sont pas. » Un esprit de nuance que l’on peut (devrait) appliquer à toute culture dans laquelle on naît. 

La notion d’identité passe aussi par la nécessaire déconstruction des représentations médiatiques :  « À cause des dynamiques de pouvoir à l’oeuvre dans le monde, elle grandira en voyant des images de la beauté des Blancs, des talents des Blancs et de la réussite des Blancs, et ce quel que soit le pays où elle se trouve. (…) Apprends-lui à se sentir fière de l’histoire des Africains et de la diaspora noire. Trouve dans l’histoire des héros noirs, hommes et femmes. »

Dans cette construction identitaire, Chimamanda Ngozi Adichie incite à la prudence concernant le rapport au corps : « Pèse soigneusement ta façon d’aborder son apparence physique. » Ses conseils sont d’inciter au bien-être à la fois physique et psychologiques concernant ce rapport. Encourager l’enfant à faire du sport ; la laisser s’intéresser au maquillage et à la mode si cela l’intéresse, mais ne pas l’y contraindre si ce n’est pas le cas ; ne pas faire de lien entre les vêtements et la morale :  «Ne lui dis jamais qu’une jupe courte est « immorale ». Fais de ses choix vestimentaires une question de goût et de charme, plutôt qu’une question de morale. » Toujours dans ce rapport au corps et à l’identité, elle insiste sur l’importance des modèles qui lui ressembleront : « Elle verra qu’être blanc est valorisé. Elle remarquera qu’on préfère les cheveux à la texture lisse ou souple, ceux qui retombent plutôt que aux qui se dressent sur la tête. (…) Assure-toi d’avoir d’autres modèles à lui proposer. Montre-lui que les femmes blanches et mince sont belles, et que les femmes qui ne sont ni blanche ni minces sont belles. »

En numéro onze, lui apprendre à dissocier la biologie et les normes sociales -  la première ne peut servir de justification aux secondes. 

Les douzième et treizième suggestions évoquent les relations amoureuses et sexuelles. Son conseil est de parler de sexe, et d’en parler tôt, en lui donnant des mots pour nommer les choses sans honte ; et que la sexualité, les règles ou la nudité ne soient pas non plus associées à la notion de honte. Concernant les relations, il s’agit de lui enseigner l’importance de la réciprocité : « Apprends-lui qu’aimer ce n’est pas seulement donner, mais aussi recevoir. (…) Apprends-lui que pour aimer, elle devra donner d’elle-même, sur le plan émotionnel, mais qu’elle devra aussi attendre qu’on se donne à elle. »

La quatorzième suggestion, très fine, concerne le regard à porter sur les gens dans un système oppressif : « Quand tu lui apprendras ce qu’est l’oppression, fais attention à ne pas faire des opprimés des saints. Nul besoin d’être un saint pour avoir sa dignité. Les gens méchants et malhonnêtes sont toujours des humains, et méritent quand même d’être traités dignement. »

Dans un esprit proche, la quinzième et dernière suggestion est une vraie sagesse de vie : « Eduque-la à la différence. Fais de la différence une chose ordinaire. Fais de la différence une chose normale. (…) Elle doit savoir et comprendre que dans le monde les gens suivent des chemins différents, et que tant que ces chemins ne nuisent pas aux autres, ce sont des chemins valables qu’elle doit respecter. »

C’est un texte intelligent, bienveillant, incroyable de sagesse dans sa concision et simplicité, à la fois philosophique, politique et pragmatique. Un texte porteur d’espoir, que l’on soit parent ou non ; à lire et faire lire.

G.C.

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. Hors série littérature, Gallimard. 2017.

Chimamanda Ngozi Adichie, née le 15 septembre 1977, est une écrivaine nigériane. Elle est originaire d’Abba dans l’État d'Anambra, au sud-est du Nigeria. Elle vit entre Lagos et Washington. Son premier roman, L'Hibiscus pourpre(Purple Hibiscus), roman d'initiation où un frère et une sœur finissent par retrouver leur voix, publié en 2003 et loué par la critique, est proclamé Meilleur premier livre du prix littéraire Commonwealth Writers’ Prize en 2005. Son second roman, L’Autre Moitié du soleil (Half of a Yellow sun), paru en 2006, est couronné par le prix Orange Prize for Fiction en 2007. En 2013 paraît son quatrième ouvrage, un roman intitulé Americanah. Elle donne un discours TED mis en ligne en 2009 et intitulé The danger of a single story (« Le danger d'une histoire unique ») - il est devenu un des dix TED-Talks les plus regardés. En 2017, elle publie Chère Ijeawele, manifeste en quinze points pour une éducation féministe (Dear Ijeawele, or a Feminist Manifesto in Fifteen Suggestions).

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