JOUR 53 - La Servante écarlate, Margaret Atwood // Chronique de Claire Porcher

JOUR 53 - La Servante écarlate, Margaret Atwood // Chronique de Claire Porcher

J’avais très peur de lire ce livre, je m’attendais à une lecture difficile, qui ferait mal à mon cœur de féministe. Au contraire, j’ai découvert un ouvrage passionnant, envoûtant, brillamment écrit et structuré.

Comme beaucoup de monde, je n’avais pas entendu parler de Margaret Atwood avant l’adaptation en série de ce roman : je n’ai pas vu la série, je ne peux donc pas vous en parler mais a priori, toute œuvre audiovisuelle qui comporte Elisabeth Moss est à voir. (Vous avez vu Top of the Lake ? Regardez Top of the Lake.)

Nous sommes à Gilead, qui était autrefois les Etats-Unis, maintenant une théocratie dictatoriale particulièrement effrayante, où les femmes sont assignées à des rôles définis : Epouses, Marthas (domestiques) ou Servantes, dont la fonction est d’assurer la reproduction. En raison d’une crise de fertilité et grâce à l’exhumation de la tradition de la mère porteuse existant dans la Genèse (Jacob/Rachel/Bilha), il a été décidé que les hommes de l’élite, appelés Commandants, pourraient posséder chacun une Servante qui porterait et mettrait au monde leurs enfants. Il existe également des Econofemmes, qui font un peu de tout : ce sont les femmes pauvres.

Nous suivons la trajectoire de Defred, une Servante ; ce n’est pas son vrai nom, nous ne saurons jamais comment elle s’appelle, Defred signifie qu’elle appartient à Fred (le Commandant). Elle est la narratrice, nous sommes tout près d’elle, nous l’écoutons nous chuchoter ses peurs, ses souvenirs, ses espoirs, ses traumatismes. Defred tente de survivre dans un système où elle est en danger permanent de trahison et de mort, elle essaie de ne pas attirer l’attention sur elle, de faire profil bas, de gérer les rêves et les souvenirs qui affluent. Jusqu’au jour où son Commandant lui demande de venir le voir en secret, ce qui est interdit par le régime…

Le génie de l’univers de Margaret Atwood, c’est que les hommes sont autant contrôlés que les femmes, en particulier en ce qui concerne le sexe et le statut marital : les hommes doivent servir dans l’armée plusieurs années avant d’avoir le droit de se marier, et bien entendu tout sexe hors mariage est prohibé.

« Tandis que nous nous éloignons, je sais qu’ils nous observent, ces deux hommes qui n’ont pas encore la permission de toucher une femme. Ils se bornent à toucher avec les yeux, et je balance un peu les hanches, pour sentir l’ample jupe rouge onduler autour de moi. C’est comme faire un pied de nez, de derrière une palissade, ou taquiner un chien avec un os que l’on tient hors de sa portée, et mon geste me fait honte, parce que rien de tout ceci n’est la faute de ces hommes, ils sont trop jeunes. »

On pense évidemment à 1984 de George Orwell, dont la lecture m’a totalement traumatisée, je le précise. Dans les deux cas, un des plus grands enjeux est l’interdiction du désir sexuel – et a fortiori de l’amour, et la violation de cet interdit.

Sauf que chez Margaret Atwood, cela donne l’occasion de belles réflexions sur ce que c’était que l’amour, avant :

« Ce genre d’amour arrive, et disparaît, et il est difficile d’en garder le souvenir, de même que la douleur. Un beau jour, on regardait cet homme, et on se disait : Je t’ai aimé, et c’était pensé au passé, et on était rempli d’étonnement, parce que c’était une chose tellement surprenante, précaire et stupide de l’avoir aimé (…). »

Autre lien entre la Servante et 1984, une forme de novlangue apparaît : j’ai particulièrement goûté le terme « particicution » qui désigne tout simplement un lynchage collectif. Excellente technique des dictatures que de permettre à ses opprimés de donner libre cours à leur rage lors d’un événement bien encadré, avec une victime désignée et offerte. Les Servantes se trouvent pour un instant dans le rôle du bourreau, ce qui leur permet d’agir, d’être sujet et non objet, elles qui n’ont aucune maîtrise sur le cours de leur vie ; à la fois elles se retrouvent « mouillées » dans les exactions du régime, complices de l’injustice et de la barbarie. La finesse de la manipulation mentale m’a rappelé les techniques du régime de 1984, mais ce que j’ai particulièrement apprécié, et préféré au roman de George Orwell, c’est l’immersion dans l’esprit de la narratrice, qui détaille avec sincérité les choix et les erreurs qu’elle a pu faire, et les met en perspective avec sa vie « d’avant », tout en réfléchissant sur ce que signifie raconter cela, après coup.

« Mais je continue à dévider cette histoire triste, affamée et sordide, cette histoire boiteuse et mutilée, parce que après tout je veux que vous l’entendiez, comme j’écouterai la vôtre si jamais j’en ai l’occasion, si je vous rencontre ou si vous vous sauvez, dans l’avenir ou au Paradis ou en prison ou dans la clandestinité, ailleurs. Ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils ne sont pas là. Du seul fait de vous raconter quelque chose, au moins je crois en vous, je crois que vous êtes là, ma croyance vous fait exister. Parce que je vous raconte cette histoire, je vous donne vie. Je raconte, donc vous êtes. »

La définition de la littérature ?

Dans sa postface, Margaret Atwood explique qu’elle a choisi de ne rien inventer que l’humanité n’ait déjà fait à un moment ou à un autre de son histoire, et de ne pas se reposer sur des inventions technologiques improbables. Elle a aussi constaté que les dictatures du vingtième siècle s’établissaient sur des fondations typiques du pays et de sa culture : c’est la raison pour laquelle elle a fait des Etats-Unis une théocratie. L’effet de réel fonctionne donc particulièrement bien, et c’est terrifiant.

Claire Porcher

La Servante écarlate, Margaret Atwood. Traduit de l’anglais par Sylviane Rué. Robert Laffont, Pavillons poche

Née en 1939 à Ottawa, au Canada, Margaret Atwood grandit dans le nord de l’Ontario, au Québec et à Toronto. Diplômée des universités de Toronto et de Harvard, elle enseigne la littérature au Canada. Son premier roman, La Femme comestible, est publié en 1969. L’autrice au regard visionnaire y aborde déjà ses thèmes de prédilection, dont l’aliénation de la femme et la société de surconsommation.

Auteur d’une quarantaine de livres – fiction, poésie, essais critiques ou livres pour enfants –, elle connaît le succès international en 1985 avec La Servante écarlate qui est récompensé par le prix Arthur C. Clarke. A ce classique s’ajoutent d’autres romans incontournables dont Captive, Le Tueur aveugle, qui remporte le prestigieux Booker Prize, et la trilogie « MaddAddam » avec Le Dernier Homme, Le Temps du déluge et MaddAddam.

Aujourd’hui traduite dans cinquante langues, l’œuvre incarnée et engagée de Margaret Atwood lauréate de dix doctorats honoris causa et chevalier des Arts et des Lettres, en fait une des plus grandes romancières de notre temps.

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