JOUR 52 - Faiminisme, Quand le sexisme passe à table, Nora Bouazzouni

JOUR 52 - Faiminisme, Quand le sexisme passe à table, Nora Bouazzouni

Un bref essai mené tambour battant avec un ton ironique et des piques tout à fait réussies. Le postulat de Nora Bouazzouni ? Sexisme et nourriture ont de nombreux points d’intersection. L’oppression des femmes se constate de manière flagrante dans notre rapport à l’alimentation.

« Quel rapport entre le patriarcat et une entrecôte ? Où se cachent les cheffes ? L’agriculture est-elle une affaire de mecs ? Avec ce livre, nous tentons d’expliquer par le menu comment nourriture, sexe et genre féminin demeurent intimement liés et comment l’alimentation a toujours permis d’asservir les femmes. »

À grand renfort d’études, de chiffres, d’articles, d’émissions TV et d’anecdotes personnelles, Nora Bouazzouni aborde ainsi une série d’enjeux de société hyper-actuels autour de notre rapport à la nourriture. Elle démonte une bonne série d’idées reçues et de clichés en rappelant des faits et chiffres d’études récentes (a-t-on vraiment besoin de viande ? les hommes ont-ils besoin de manger plus ? y a-t-il une “touche féminine” chez les cheffes ? les femmes ratent-elles leur mayonnaise quand elles ont leurs règles ?) et ça fait du bien de le lire. Parmi les thématiques qu’elle passe au crible de son ton mordant : 

- la proportion et la représentation des cheffes par rapport à leurs homologues masculins dans la haute gastronomie :

« En 2007, Anne-Sophie Pic obtenait trois étoiles (au Michelin), ça n’était pas arrivé à une femme depuis Marguerite Bise en 1951 ! Pourquoi la série documentaire de Netflix Chef’s Table ne consacre-t-elle que cinq épisodes sur vingt-deux à des chefs ? Pourquoi le critique gastronomique de L’Express François-Régis Gaudry mettait-il à l’honneur, en novembre 2013 quinze « jeunes pousses en tablier, qui mènent, tambouille battante, une singulière révolte gastronomique, tous des hommes ? »

- Le rôle des femmes dans l’agriculture, et leur simple accès à la terre.

« D’après l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les femmes constituent environ 43% de la main-d’oeuvre agricole dans le monde (le chiffre faire entre 20 et plus de 75% selon les pays). Problème : moins de 20% des propriétaires fonciers sont des femmes. (…) En Inde par exemple, 4è surface agricole mondiale et alors que l’agriculture est le premier employeur du pays, seulement 10% des femmes travaillant dans ce secteur possèdent des terres. Elles travaillent pourtant 3300 heures chaque saison, contre 1860 pour les hommes. (Oxfam India, Rapport 2014-2015)»

- Le fait que la manière dont nous nourrissons de manière différenciée filles et garçons (plus de viandes pour ces derniers, qui en auraient génétiquement « besoin ») s’inscrit et prolongerait une oppression systémique millénaire des femmes.  

« Il paraît aussi que les hommes ont besoin de manger plus que les femmes. Faux, on a tendance à confondre apport calorique et quantité de nourriture. Le problème c’est que les femmes - et a fortiori les mères - ont intégré cette idée. De nombreuses études montrent qu’elles ont tendance à remplir davantage l’assiette de leur fils et donc à exercer une discrimination nutritionnelle inconsciente (ou consciente, quand elles-mêmes ont un rapport névrotique à la nourriture) sur leur fille. »

- La notion d’écoféminisme, ou pourquoi écologie et féminisme sont peut-être intrinsèquement liés. Et même, allons plus loin, végétarisme et féminisme. Carnisme et sexisme seraient-ils deux facettes d’une même idéologie oppressive arbitraire ?

« Féminisme et antispécisme ont en commun la volonté de déconstruire un système millénaire et institutionnalisé et s’inscrivent en cela dans une lutte contre des schémas normatifs. Or, toute déviance à la norme (homosexualité, végétarisme, polyamour, monoparentalité) est considérée comme une menace pour la société. » 

- L’oppression du corps féminin, l’éducation des femmes pour paraître frêle et non-menaçantes, qui mène aux diktats pesant sur le corps des femmes. Si être gros, pour un homme, a longtemps signifié être riche ; ou musclé être viril, a contrario « une femme imposante, grosse ou musclée, est moins féminine, puisqu’elle s’impose les privilèges masculins : l’espace, la force et/ou le pouvoir. Pire : elle rejette les injonctions de féminité formulées par la société et l’image sexualisée que lui impose la culture visuelle acquise au male gaze, le regard masculin. En cela, puisque les grosses, a l’instar des lesbiennes, en sont donc pas des vraies femmes, elles deviennent les concurrentes des hommes, notamment dans la sphère professionnelle (une femme validée physiquement par les hommes est disqualifiée d’office, ne pouvant être à la fois sexy et compétente) et non plus des candidates à leur désir. »

- Corrolaire de ces diktats, elle passe au crible les troubles alimentaires, et la grossophobie : « Le/la gros-se reste stigmatisé-e puisqu’on part du principe qu’il/elle ne fait aucun effort pour maigrir. C’est comme les pauvres, qui restent pauvres par déficit de volonté. Et cela ne s’accord pas avec les vertus que prône notre société occidentale, dont la discipline et l’obéissance. » 

Et l’autrice d’ajouter, quelques pages plus loin, son propre témoignage qui fait sourire jaune : «  À 8 ans, la boulangère m’a dit : « Un pain au chocolat, c’est dix secondes dans la bouche, dix ans sur les hanches ! » Si on m’avait donné un euro à chaque fois que j’ai entendu cet adage, j’aurais une résidence secondaire. Au bord du lac Léman. »

- Analysant ces diktats de beauté qui deviennent des diktats dans l’assiette (healthy food, fitness challenge), l’autrice évoque combien aujourd’hui les mouvements de body positive ont une portée éminemment politique. 

« Aujourd’hui, le gras est plus que jamais politiques. C‘est d’ailleurs le nom d’un collectif français (graspolitique.wordpress.com) qui lutte contre la grossophobie, notamment dans le milieu médical. Aux États-Unis, la résistance s’organise. Contre la tyrannie de la minceur et les défis qui font l’apologie de la maigreur extrême (…), le mouvement « body positive » invite toutes les femmes, quelle que soit leur corpulence, à se dévoiler sur les réseaux sociaux pour rendre visible la diversité des morphologies et, le plus important : aimer son corps. »

C’est drôle, vif (mention spéciale à l’analyse des réactions outrées face au « supposé « lobby végétarien » (qui verse sans aucun doute des pots-de-vin aux puissant-e-s sous forme de falafels) ») et ça dresse un portrait à charge d’une bonne série de névroses alimentaires systémiques que notre société est encore loin d’avoir résolues.

Certaines parties m’ont laissée, si j’ose dire, sur ma faim - passant en revue tant de sujets et de débats en à peine plus d’une centaine de pages, les arguments sont nécessairement parfois rapides. Ça donne donc envie d’aller creuser les nombreux textes originaux cités et décortiquer plus finement les argumentations avant de pouvoir les reprendre pleinement à son compte. Et somme toute, c’est plutôt très bon signe qu’un essai suscite cette envie d’aller plus loin et de creuser par soi-même les pistes évoquées. C’est même précisément ce qu’on attend de ce type de lecture.

Stimulant, facile à lire et enlevé, une lecture à mettre au menu de toute personne qui a, de près ou de loin, un problème avec la nourriture et l’envie d’y réfléchir et d’en discuter.  

G.C.

Faiminisme, Quand le sexisme passe à table, Nora Bouazzouni. Éditions Nouriturfu, 2017. 

Nora Bouazzouni est journaliste et traductrice freelance. En 2017, elle a publié “Faiminisme – Quand le sexisme passe à table” (Nouriturfu).

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