JOUR 50 - La Végétarienne, Han Kang

JOUR 50 - La Végétarienne, Han Kang

Yonghye devient végétarienne. C’est un scandale pour son mari, qu’elle délaisse, pour ses parents et ses proches qui le vivent presque comme un affront. Ce micro-changement - arrêter de consommer des produits d’origine animale - créé un cataclysme aux portées floues. Lorsqu’elle refuse d’ingérer de viande lors d’un repas familial, son père, caractériel et violent, porte la main sur elle pour l’y forcer. Se saisissant d’un couteau, Yonghye s’ouvre les veines. C’est son beau-frère, le mari de sa soeur, qui est le plus prompt à réagir, l’emmenant sur sa dos jusqu’à l’hôpital. Les réactions en chaîne ne s’arrêtent pas là.

Ce roman chorale distribue la voix à trois personnages, mais à peine à la végétarienne. À peine a-t-on accès, au début, au récit du rêve qu’elle a fait et qui l’a décidée à changer son régime alimentaire. Par la suite, on la verra d’abord au travers du regard de son mari, effrayé et indigné du comportement malséant de son épouse ;

« Si je l'avais épousée, bien qu'elle fût dépourvue de tout charme remarquable, c'était parce qu'elle n'avait pas non plus de défaut notable. La banalité qui caractérisait cette créature sans éclat, ni esprit ni sophistication aucune, m'avait mis à l'aise. Je n'avais pas eu à faire semblant d'être cultivé pour l'impressionner, à me précipiter pour ne pas être en retard à nos rendez-vous, à nourrir des complexes en me comparant aux mannequins des catalogues de mode. Devant elle, je n'avais pas honte de mon ventre, qui avait commencé à se bomber dès l'âge de vingt-cinq ans à peu près, ni de mes bras et de mes jambes, que je n'arrivais pas à muscler malgré mes efforts, ni même de mon sexe, dont les modestes proportions m'avaient toujours inspiré un sentiment d'infériorité que je prenais soin de dissimuler. »

de son beau-frère, plus qu’ambigu ;

« Les clavicules soulignées par la minceur du corps, la poitrine presque aussi plate que celle d’un garçon du fait de sa position horizontale, les côtes saillantes, les cuisses écartées mais dépourvues de sensualité, jusqu’au visage qui, tel un désert, semblait appartenir au sommeil malgré les yeux ouverts… C’était un corps débarrassé de toute superfluité jusque dans ses moindres aspects. Il n’en avait jamais vu un semblable, parlant à ce point de lui-même. »

et de sa soeur qui la connaît, ou la méconnaît, depuis toujours…

« Il lui arrivait souvent de réfléchir à tous les facteurs qui avaient dû jouer un rôle dans le destin de Yonghye et de méditer à leur propos. Il était inutile, voire impossible, de déchiffrer le sens de chacune des pierres posées sur le jeu de go qu’était la vie de sa soeur. Mais elle ne pouvait cesser d’y penser. »

Ce n’est pas un roman sur le végétarisme, mais bien sur celle qui devient la végétarienne. C’est à peine, à mon sens, un roman sur la folie, quoi que le personnage principal en soit rapidement taxé. Au travers d’épisodes surréalistes et visuels, Han Kang part en quête d’un fil très ténu. Celui qui relie l’homme à une autre raison. La bascule de l’héroïne, suivie de près de celle d’un autre personnage, et peut-être encore d’un troisième, est presque saisissable. Bascule du règne humain à un indiscernable règne végétal ?

« Je croyais que les arbres se tenaient à l’endroit… J’ai enfin compris. Ils se tiennent tous la tête en bas. (…) Sais-tu comment j’ai découvert ça ? Dans un rêve ! Je me tenais sur les mains… Des racines en surgissaient, des feuilles poussaient sur mon corps… Je m’enfonçais dans la terre, encore, encore… J’ai écarté les cuisses, car des fleurs allaient pousser entre elles, je les ai largement ouvertes… »

La force de Han Kang est de parvenir à faire passer du malaise presque insoutenable de certaines visions à une douceur et une compréhension surplombantes

« Quand je coupe la tête à quelqu’un dans mon rêve, quand je suis obligée de finir le travail en le tenant par les cheveux tandis qu’elle ne tient que par un lambeau de chair, quand je pose ses yeux glissants sur la paume de ma main, quand je me réveille, quand l’envie me prend de tuer le pigeon que je vois se dandiner sur l’appui de fenêtre, d’étrangler le chat du voisinage que je connais depuis longtemps, que je sens mes jambes fléchir et que je transpire, quand j’ai l’impression que je suis devenue quelqu’un d’autre qui jaillit du fond de moi pour me dévorer, à ces moments-là… »

L’étrangeté des visions suscitées n’est pas gratuite ; elle fait passer au travers de multiples strates de lectures - sociales, familiales, artistiques, psychanalytiques, spirituelles. Difficile de cerner exactement où ce roman se situe - il est sur tous ces plans et déploie, à partir d’événements ponctuels, des ramifications aussi inattendues et étrangement nécessaires que des branches d’arbres. 

La Végétarienne, Han Sang. Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batiliot. Editions du Serpent à Plumes, 2015.

Han Kang née le 27 novembre 1970 à Gwangju, est une romancière sud-coréenne. Elle est la fille de l'écrivain Han Seung-won. Elle a étudié la littérature coréenne à l'université Yonsei. Elle commence sa carrière littéraire quand l'un de ses poèmes est publié dans le numéro d'hiver de la revue Littérature et Société (Munhakgwa sahoe). Elle commence sa carrière officiellement avec sa nouvelle L'Ancre rouge (Bulgeun dat) qui remporta le concours printanier du quotidien Seoul Shinmun. Depuis lors, elle a remporté le prix Yi Sangen 2005, le prix de l'artiste d'aujourd'hui, et le prix de littérature coréenne. Depuis l'été 2013, Han Kang enseigne l'écriture créative à l'Institut des arts de Séoul tout en poursuivant sa carrière d'auteure, travaillant actuellement sur sa sixième nouvelle. Pendant la présidence de Park Geun-hye elle est placée sur une liste noire, comportant près de 10 000 noms et censée permettre aux autorités de surveiller les artistes hostiles au gouvernement. La Végétarienne a reçu Man-Booker International Prize en 2016.

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