JOUR 49 - Les hommes-loups, Dominique Goblet // Chronique de Claire Porcher

JOUR 49 - Les hommes-loups, Dominique Goblet // Chronique de Claire Porcher

Nous ne méritons pas Dominique Goblet. Un dessin simple, presque enfantin parfois, mais cette force inconnue, venue du fond des âges peut-être, qui émane de ses peintures… A partir de simples esquisses tirées de ses carnets, elle construit un conte contemporain en images et quelques mots.

Ça commence comme une fable classique, qui s’amuserait avec l’anthropomorphisme pour faire jouer à des animaux le rôle des humains : nous sommes avec le petit mouton qui a peur et qui pleure. Mais l’ombre qui se dessine à la page suivante, ce n’est pas celle du loup, ni même celle du chasseur : c’est un homme en costume. On dirait qu’il quitte le siège d’une grande banque à la Défense, ou bien qu’il sort d’un ministère. Son visage est à moitié dans l’ombre, on ne voit pas bien ses cheveux ni la forme de son crâne : il n’est personne, donc il peut être n’importe qui ; c’est un prédateur.

Dans les pages suivantes, c’est au lecteur de reconstituer l’histoire, à partir de dessins de cabanes dans la forêt, de portraits vaguement familiers, d’animaux sauvages… Sa peinture est faite par couches successives de plans et de couleurs, et c’est ainsi qu’il faut lire l’histoire également : on ne peut pas s’arrêter à la lecture du mouton triste et de son prédateur, les choses se complexifient de page en page. Ce qui comptera in fine, ce sera la lecture que chacun aura pu en faire, et qui sera aussi légitime que ce que l’auteur aura voulu insuffler.

Personnellement, je trouve cet ouvrage d’une beauté époustouflante. Chaque page est comme un tableau qui se contemple pendant des heures (on devine d’ailleurs la parenté avec l’artiste Françoise Pétrovitch). En même temps, je ressens un véritable malaise devant certaines images, que j’explique par l’utilisation du langage du conte : qui n’a jamais eu mal au ventre en écoutant les histoires d’enfants abandonnés, réduits en esclavage voire simplement tués dont sont faits nos récits fondateurs ? De la fascination aussi, par l’enchaînement instinctif des images, par la virtuosité technique, par les contrastes de ton et de couleurs…

Ce livre est hypnotique, thérapeutique sans doute, indispensable en tout cas. Nous ne méritons pas Dominique Goblet.

Claire Porcher

Les Hommes-loups, Dominique Goblet. 2010, Éditions FRMK.

Dominique Goblet est née en 1967 à Bruxelles et a étudié l’illustration à l’Institut St-Luc. Elle expose régulièrement peintures et sculptures en Belgique et à l’étranger. Ses techniques mixtes, ses influences multiples, sont mises au service d’une écriture graphique unique. Son premier livre, Portraits crachés, publié aux éditions Fréon, recueillait récits et images parus dans les revues emblématiques du renouveau de la bande dessinée des années 90. Son premier long récit, Souvenir d’une journée parfaite, est paru en 2001 dans le cadre du projet Récits de villes. En 2007, la parution à L’Association du livre autobiographie Faire semblant, c’est mentir, débuté 12 ans auparavant, vient montrer la cohérence d’une œuvre qui s’interroge tant sur la représentation et l’intime que sur la fiction et le temps. En 2010, elle achève Chronographie qui recueille depuis 2002 des portraits qu’elle fait de sa fille et que sa fille fait d’elle. Plus si entente, co-écrit avec Kai Pfeiffer, son dernier livre, est publié par Frmk et Actes Sud BD en 2015.

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