JOUR 48 - Marx et la poupée, Maryam Madjidi

JOUR 48 - Marx et la poupée, Maryam Madjidi

Un premier roman poétique, émouvant et important sous la forme d’un témoignage mis en fiction et poétisé.

L’histoire ? « Depuis le ventre de sa mère, Maryam vit de front les premières heures de la révolution iranienne. Six ans plus tard, elle rejoint avec sa mère son père en exil à Paris. À travers les souvenirs de ses premières années, Maryam raconte l’abandon du pays, l’éloignement de sa famille, la perte de ses jouets - donnés aux enfants de Téhéran sous l’injonction de ses parents communistes -, l’effacement progressif du persan au profit du français qu’elle va tour à tour rejeter, puis adopter frénétiquement, au point de laisser enterrée de longues années sa langue natale. Dans ce récit qui peut être lu comme une fable autant que comme un journal, Maryam Madjidi raconte avec humour et tendresse les racines comme fardeau, rempart, moyen de socialisation, et même arme de séduction massive. »

Le roman est composé en trois parties, correspondant chacune à une des naissance de la narratrice. C’est une écriture complexe, qui entremêle toutes les temporalité (l’enfance, le présent, l’avant-naissance) pour constituer dans l’esprit du lecteur, pièce à pièce, les éléments du puzzle de la vie de la narratrice, l’histoire de complexité de son esprit et regard actuel sur le monde. Il y a plusieurs projets d’écritures en un - une certaine dimension cathartique, peut-être ; mais qui ne fait pas tout. Le plaisir de la narration est prégnant. Maryam Madjidi entrouvre pour son lecteur des univers, avec des paragraphes courts qui ouvrent comme des lucarnes dans son histoire.

« Je voudrais passer ma vie à récolter des histoires. De belles histoires. Dans un sac, je les mettrais et je les emporterais avec moi. Et puis au moment propice, les offrir à une oreille attentive pour voir la magie naître dans le regard. Je voudrais semer des histoires dans les oreilles de tous les êtres. Je veux que ça fleurisse, qu’il en sorte des fleurs embaumantes à la place de toues les fleurs manquantes, absentes, de outes les Golé Maryam qui auraient dû être offertes et qui n’ont pas pu l’être. »

De fait, le roman n’est pas l’occasion d’une auto-analyse nombriliste ; il m’a paru bien plus ouvert, tissé de biographies, d’anecdotes, de personnages passés et présents. L’un des rôles de l’écriture semble être de raviver les souvenirs et conserver la mémoire des personnes qui ont compté.

« Un frisson lui parcourait le dos chaque fois qu’il parvenait à faufiler son prospectus. Une fierté aussi : il prenait un risque, il était courageux. Puis un jour, c’est la main du directeur qui a déposé un tract sous les yeux de mon père. Mon père a levé la tête lentement et il l’a vu debout , l’air grave, prêt à le licencier sur-le-champ. Le directeur a lu calmement le prospectus puis il a ajouté : « Vous êtes viré ». »

 Maryam Madjidi créé son ethos d’écrivain en dissociant la personne qu’elle est, dans l’acte d’écriture, de la petite fille qu’elle a été. La fluidité de l’usage des pronoms est constante. La narratrice emploie la première personne pour parler de son écriture ou de certains souvenirs - « Je déterre les morts en écrivant. C’est donc ça mon écriture ? Le travail d’un fossoyeur à l’envers. Moi aussi j’ai parfois la nausée, ça me prend à la gorge et au ventre. »  ; mais pour d’autres, elle opère une mise à distance en évoquant de manière faussement impersonnelle « la petite fille », « le père », « la mère » - « La petite fille de six ans et sa mère sont à la maison. La petite fille regarde sa mère, qui regarde par la fenêtre. »  Enfin, l’usage de la deuxième personne sert à renouer un dialogue avec soi-même ou avec les proches, au présent ou au passé : 

« J’aurais aimé ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l’accrocher au sommet d’un arbre pour que ça bouge et vive encore. »

Cette fluidité contribue, à mon sens à rendre le récit à la fois profondément intime mais aussi partageable. En usant de tous les registres narratifs, elle parvient à entremêler l’horreur de certaines expériences et la dimension la plus intime avec les observations politiques, sociales. Certains chapitres sont en forme de brèves de comptoir ou d’université, relatant en peu de mots le racisme ordinaire.

« Paris 3è - Un café rue Rambuteau

Je bois une bière avec une amie. Un homme d’une cinquantaine d’années est accoudé au bar. Il s’approche de nous, il a envie de bavarder

- Vous faites quoi comme boulot ? 
- On est profs de français.

Il me regarde et me dit :

- Mais je croyais que pour enseigner le français, il fallait être français, non ?

- Je suis française.

Il éclate d’un gros rire.

J’ai eu envie de lui casser la gueule, de l’insulter, de lui faire bouffer ma carte d’identité mais je n’ai rien fait, je n’ai rien dit. J’ai fini ma bière, tête baissée. »

«- Moi tu vois j’ai un père français et une mère algérienne, eh bien je ne crie pas sur tous les toits que je suis algérienne. Je n’alimente pas l’exotisme comme toi. »

Les registres se modulent selon les situations ; tonalité poétique, pathétique, et parfois humoristique voire satirique. Avec un sens de l’humour et de l’auto-dérision réjouissant, la narratrice raconte par exemple son arme de séduction massive - le poète Omar Khayyâm.

« Je suis au restaurant avec un homme qui me plaît. Je veux à tout prix le séduire. Je lui fais mes regards langoureux, je deviens aussi sensuelle que possible, je suis une toile de Delacroix. (…) Quand je sens qu’il est prêt à m’écouter attentivement, je me prépare. Je module ma voix, je mets mon costume de femme persane, je secoue mes voiles et, sous les feux de ses yeux déjà conquis : je lui récite Omar Khayyâm. Je commence toujours en persan et je donne ensuite la traduction en français. » 

Et un peu plus loin, à propos d’un autre homme : « Je bois un verre, le mec m’intéresse vaguement, je lui récite Khayyâm, juste pour voir l’effet sur lui. Boum ! Il tombe. Il veut que je monte chez lui. »

Tout au long, le rapport à la langue, ou plutôt aux langues, est évoqué et modulé. Après le persan langue maternelle, la narratrice arrivée en France cesse de parler pendant une longue période. Ses parents et ses professeurs s’angoissent de ce qu’elle refuse d’apprendre le français - or c’est en secret qu’elle couve la gestation d’une langue qu’elle maîtrisera en fait à la perfection. Un des chapitres, « La lutte des langues », imagine le dialogue entre la langue maternelle et la langue apprise :

« - Je triomphe. Je suis la langue des Lumières et de Molière.

- Je suis la langue de tes premières années.

- Ne l’écoute pas. Cette langue est du passé qui n’est plu.

- Souviens-toi de ton terreau. (…) »

Le tour de force du roman est de parvenir à conserver, tout au long, cette complexité et mobilité du souvenir et de la vie présente, des difficultés et des conquêtes, de la colère et de la compréhension. C’est un vrai partage, celui d’une histoire faite de centaines d’histoires, d’une vie en cours, de sociétés dysfonctionnelles, de blessures et de reconstructions et renaissances : important, parce que pour que le monde continue de tourner, on a besoin de personnes pour récolter des histoires, les raconter et les écouter. 

G.C. 

Marx et la poupée, Maryam Madjidi. Le Nouvel Attila, 2017. 

Maryam Madjidi est née en 1980 à Téhéran, et quitte l’Iran à l’âge de 6 ans pour vivre à Paris puis à Drancy. Aujourd’hui, elle enseigne le français à des mineurs étrangers isolés, après l’avoir enseigné à des collégiens et lycéens de banlieue puis des beaux quartiers, des handicapés moteur et psychiques, des étudiants chinois et turcs, et des détenus. Elle a vécu quatre ans à Pékin et deux ans à Istanbul. Marx et la Poupée, son premier roman, a été couronné du Goncourt du premier roman et du prix du roman Ouest-France Étonnants voyageurs en 2017. 

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