JOUR 47 - Le Ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras

JOUR 47 - Le Ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras

Un livre incroyablement puissant sur la souffrance. Le sentiment d’un roman en creux, un personnage-trou, en tout cas une oeuvre dont j’avais recopié des passages pour les apprendre par coeur afin de mieux saisir de l’intérieur ce qu’ils capturaient. Entre les mailles de si peu d’espace - des paragraphes denses et quasi-cliniques -, se tient le sentiment d’un vide, d’un malaise, d’une incommunicabilité. Je ne sais pas où exactement m’a emmenée Duras avec Lol V. Stein, mais c’est sur l’embarcation d’un langage magnifique où l’on perçoit, comme au bord de l’abîme, des sensations si profondément enfouies en soi que l’on ne savait pas les avoir mais qui s’ouvrent, grâce à ses mots, comme une béante évidence.

Le récit commence immédiatement, raconté au présent. C’est une analyse clinique : 

« Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une partie de sa jeunesse. (…) Ses parents sont morts. (…) Tatiana ne croit pas au rôle prépondérant de ce fameux bal de T. Beach dans la maladie de Lol V. Stein.

Tatiana Karl, elle, fait remonter plus avant, plus avant même que leur amitié, les origines de cette maladie. (…) Au collège, dit-elle, et elle n’était pas la seule à le penser, il manquait déjà quelque chose à Lol pour être - elle dit : là. Elle donnait l’impression d’endurer dans un ennui tranquille une personne qu’elle se devait de paraître mais dont elle perdait la mémoire à la moindre occasion. »

L’histoire est tissée du jeu de regards croisés, tous intrigués et mystifiés par ce qu’est Lol V. Stein : « Voici, tout au long, menés, à la fois, ce faux semblât que raconte Tatiana Karl et ce que j’invente sur la nuit du Casino de T. Beach. À partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V.Stein. » 


Ce mode narratif met d’emblée le doigt sur le mystère de l’autre. Que comprendrez-vous de la jeune fille souriante, peut-être désespérée, peut-être folle, peut-être saine d’esprit, dont on va vous raconter l’épisode le plus marquant de son existence ? Une nuit, ce bal a lieu au Casino de T. Beach. Elle s’y rend avec son fiancé qu’elle aime d’une passion dévorante ; et voilà qu’il tombe instantanément amoureux d’une autre femme.

« Lol, frappée d’immobilité, avait regardé s’avancer, comme lui, cette grâce abandonnée, ployante, d’oiseau mort. Elle était maigre. Elle devait l’avoir toujours été. Elle avait vêtu cette maigreur, se rappelait clairement Tatiana, d’une robe noire à double fourreau de tulle également noir, très décolletée. »

Alors que son fiancé va inviter la nouvelle venue, Anne-Marie Stretter, à danser, le narrateur essaye de mettre le doigt sur ce qu’a pu ressentir Lol V. Stein. L’endroit précis, insaisissable, de la souffrance.

« La nuit avançant, il paraissait que les chances qu’aurait eues Lol de souffrir s’étaient encore raréfiées, que la souffrance n’avait pas trouvé en elle où se glisser, qu’elle avait oublié la vieille algèbre des peines d’amour. »

Après une période d’indéfinissable prostration - « Sa colère vieillit, se découragea. Elle ne parla que pour dire qu’il lui était impossible d’exprimer combien c’était ennuyeux et long, long d’être Lol V. Stein. On lui demandait de faire un effort. Elle ne comprenait pas pourquoi, disait-elle. Sa difficulté devant la recherche d’un seul mot paraissait insurmontable. » - Lol V. Stein sort à nouveau, et rencontre Jean Bedford. Ils se marient, quittent la ville de S. Tahla et ont des enfants. Pendant dix ans, l’histoire sommeille et Lol V. Stein semble épanouie. C’est le jour où elle revient à S. Tahla, et retrouve son amie d’enfance Tatiana, que son histoire reprend.

G.C.

Le Ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras. Editions Gallimard. Première publication 1964.  

Marguerite Duras — nom de plume de Marguerite Donnadieu — est une femme de lettres, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née le 4 avril 1914 à Gia Định1 (près de Saïgon), alors en Indochine française, et morte le 3 mars 1996 à Paris. En 1950, elle est révélée par un roman d'inspiration autobiographique, Un barrage contre le Pacifique. Associée, dans un premier temps, au mouvement du Nouveau Roman, elle publie ensuite régulièrement des romans qui font connaître sa voix particulière avec la déstructuration des phrases, des personnages, de l'action et du temps, et ses thèmes comme l'attente, l'amour, la sensualité féminine ou l'alcool : Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein (1964), Le Vice-Consul (1966), La Maladie de la mort (1982), Yann Andréa Steiner (1992), dédié à son dernier compagnon Yann Andréa — qui, après sa mort, deviendra son exécuteur littéraire — ou encore Écrire (1993). Elle rencontre un immense succès public avec L'Amant, prix Goncourt en 1984, autofiction sur les expériences sexuelles et amoureuses de son adolescence dans l'Indochine des années 1930, qu'elle réécrira en 1991 sous le titre de L'Amant de la Chine du Nord.

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