JOUR 46 - Gabacho, Aura Xilonen

JOUR 46 - Gabacho, Aura Xilonen

J’ai commencé à lire ce livre alors que quatre autres m’étaient tombé des mains les uns après les autres. C’était ce genre de périodes où tu as tellement de choses en tête que quand tu essayes de te concentrer sur plus de trois phrases d’affilée, tu meurs. Enfin non - mais tu réalises à la quatrième phrase que tu étais en train de lire ton flux gargantuesque de trucs à analyser, résoudre, décortiquer, en lieu et place de ce qui est effectivement imprimé sur le papier. Je n’aime pas spécialement dire d’une oeuvre « c’est une claque » mais je savais qu’il fallait en tout cas que ce que je lise soit capable de foutre des bugnes à mes pensées en bousculade pour que je lui accorde une once d’attention. J’ai ouvert Gabacho, et je me suis dit, c’est bon. Celui-là, je le lâche pas.

« Sans avoir même le temps de réfléchir, je flanque un coup de genou bien fleuri à vitesse grand V à ce blanc poulet marmoréen. Le type se plie en deux. Dans le fond, t’auras beau soulever tous les poids de la terre et avoir des muscles en béton, tes couilles, même celles de Superman, elles seront toujours molles. »

Sur 350 pages, l’intrigue tient en peu de phrases. Liborio est gamin des rues ; il a risqué sa vie en fuyant le Mexique pour passer aux États-Unis. Au milieu des combats de rue, il se dégotte un job dans une librairie hispanique et admire en secret sa jolie voisine. Les gens sont des connards.sses ou des ami.es. Il manque mourir plusieurs fois. On lit en alternance son présent et les morceaux de son passé.

« C’est donc le flingue sur la tempe que je me suis shooté avec une bonne dose de conneries écrites au dos des livres. J’en chiais sang et eau, parce que lire, bordel, ça fait mal aux yeux au début, mais petit à petit l’âme se fait contaminer. Le soir, j’embarquais de petits livres encore chastes sur ma mezzanine et le matin, je les redescendais dépucelés. »

Ce sont les mots d’Aura Xilonen qui m’ont happée. Ils font un torrent incroyable, jubilatoire - ils exagèrent, ils en rajoutent, enflent de tous les côtés. Tous les styles se rentrent dedans, de l’argot au précieux et engendrent des néologismes magiques et des insultes cultes. Des métaphores improbables, tous les noms de marques contemporaines, les poètes et les jurons de rue. Le rendu en version française est fantastique - la traductrice a fait des merveilles.  

« Cette saloperie de musique, ça m’a toujours aidé à calmer les sauterelles que j’ai dans la tête. Comme si ça assoupissait mon âme à l’oblique, comme si j’avais des ondes oléagineuses qui s’imprégnaient dans le marteau, dans l’enclume, dans l’étrier, et cessaient de m’appartenir. La musique, quand elle piaule, mélodique, dans les méandres de mon esprit, ça m’aide à arrêter de sauter dans tous les sens et à rester enfin en place, somnolent, fixé à la surface de la chair. »

Éléctrisant. 

G.C.

Gabacho, Aura Xilonen. Traduit de l’espagnol par Julia Chardavoine. Éditions Liana Levi, 2016.

Aura Xilonen est née au Mexique en 1995. Après une enfance marquée par la mort de son père et des mois d’exil forcé en Allemagne, elle passe beaucoup de temps chez ses grands-parents, s’imprégnant de leur langage imagé et de leurs expressions désuètes. Elle a seulement dix-neuf ans lorsqu’elle reçoit le prestigieux prix Mauricio Achar pour Gabacho, traduit depuis en huit langues. Aura Xilonen étudie le cinéma à la Benemérita Universidad Autonome de Puebla. 

Julie Chardavoine a reçu le grand prix de traduction de la ville d’Arles 2017.

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