JOUR 45 - Rouvrir le roman, Sophie Divry

JOUR 45 - Rouvrir le roman, Sophie Divry

Cet essai contemporain sur le roman s’ouvre sur un témoignage vécu de l’autrice : une interdiction tacite ou explicite faite aux écrivains de théoriser leur art. Pour Sophie Divry, l’idée serait qu’après les surenchères théoriques de l’époque du Nouveau Roman, les écrivains seraient désormais priés de s’en tenir à la création pure, laissant la réflexion aux éditeurs, chercheurs et autres critiques.

Décortiquant ce que cache cette interdiction, Sophie Divry analyse les postulats sous-jacents : l’idée que les grands théoriciens ne font pas de grands romanciers (que fait-on dès lors de Proust, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Salman Rushdie, etc. ?), ou encore que les écoles empêcheraient l’écrivain d’être libre (attendu donc que la liberté ne se conçoit que dans la réflexion solitaire ?).

Or, dit-elle, le problème d’une absence de réflexion théorique est qu’elle revient à être dépendant de conceptions implicites et, du coup, impensées. C’est ainsi que se véhicule une certaine idée du roman comme cet ouvrage qui « demande un sujet à la mode, une intrigue vraisemblable et haute en couleur, des personnages bien campés auxquels on peut s’identifier, un style d’une lisibilité digeste, quelque chose de clair, d ‘immédiatement compréhensible et reconnaissable. Et on entendra les critiques dire que « c’est un joli roman parce qu’il y a une intrigue, que cette histoire est diablement romanesque et que les personnages existent » ou que « le grand arts ‘est cela : nous faire croire, sur toute sa longueur, aux péripéties d’une rencontre improbable » Cette théorie dominante, inconsciente, est présente avant que la plupart des lecteurs la reconnaissent et la bénissent. »

Dès lors, l’entreprise de Sophie Divry est de réinterroger la forme romanesque ; dans la première partie de son essai, elle s’attèle à discuter de trois idées reçues concernant le roman (celle qui veut que « le style, c’est l’homme » ; celle qui estime que le narrateur omniscient est has been et celle qui veut que les romans soient, ou doivent être, des outils de combat politique). Dans la seconde, elle propose des pistes possibles à explorer dans l’écriture romanesque contemporaine.

Tout l’essai est orienté vers la libération de la créativité. On dit que le style c’est l’homme ? Le risque est, dès lors, de laisser l’écrivain s’enfermer dans une série de recettes littéraires qui ont fait son succès - voire, pire, de l’y contraindre. À l’inverse, elle plaide en faveur d’une pluralité stylistique et invite les écrivains à changer de genres (poésie, théâtre, roman…), de public (jeunesse, adulte, littérature noire ou à l’eau de rose…), et de style en tant que tel. Invoquant Fernando Pessoa, Nathalie Sarraute, voire Flaubert, elle partage les parcours d’écrivains beaucoup plus libres et variés que l’image principale que l’on retient souvent d’eux.

Tout au long de cette première partie, Sophie Divry opère des va et vient entre la l’histoire de la littérature, la théorie littéraire et l’expérience vécue du romancier contemporain. C’est nourri, intelligent et stimulant. Elle s’attarde longuement sur le Nouveau Roman, dernière grande entreprise collective de réflexion théorique des écrivains autour de la littérature en France ; et source d’influence majeure dans sa propre construction. Toute la réflexion concernant le rapport de l’art à la politique est bien menée, analysant les options artistiques possibles depuis les espoirs de l’oeuvre engagée révolutionnaire qui changerait le monde jusqu’au fantasme d’un « art pour l’art » qui parviendrait à s’abstraire intégralement du monde.

Enfin, dans une deuxième partie qui m’a enthousiasmée, elle évoque des pistes d’exploration possibles pour l’écrivain d’aujourd’hui. Et j’aime ce qu’elle écrit et la manière dont elle formule les choses ; à chacune de ses propositions, mon cerveau faisait des bulles en songeant que oui, il aimait lire ce genre de recherches, il avait envie d’être au contact de ce type de langage et de démarches libératoires.

Si vous avez lu la chronique sur le journal de Frida Kahlo, vous savez déjà que le rapport entre texte et image, et leur rapport mutuel à la page, me fascine. Or, il s’agit la première des pistes proposées par Sophie Divry : « Bousculer la typographie, La mise en pages dans le roman »

« À comparer les textes recopiés à la main au Moyen Âge, ces animaux qui illuminent les pages, ces initiales filigranées, ces pieds-de-mouche, ces repentirs, ces commentaires dans la marge, nos livres imprimés paraissent en comparaison bien tristounets. Il ne s’agit pas de rendre l’imprimé illisible par pure méchanceté (quoique, si on fait un roman méchant…), il s’agit, si cela ressortit à une nécessité intérieure, de faire plier la forme même de la page à son intuition créatrice ».

Je dis oui oui oui - et j’ai ri à la parenthèse sur le roman méchant.

Deuxième proposition tout aussi réjouissante : « L’esprit de non-sérieux »

« L’esprit de sérieux est, avec le snobisme et la peur de fâcher, un des grands stérilisants artistiques. »

Dans la troisième piste, « La métaphore et la comparaison », elle plaide en faveur de la création d’images nouvelles : 

« C’est justement parce que nous sommes bombardés d’images toutes faites que nous avons besoin de comparaisons nouvelles, d’analogies surprenantes et de métaphores inventant des usages inouïs de mots. »

La quatrième porte sur l’écriture des dialogues, et la cinquième sur « La narration - Ni honte ni obligation ». Cette dernière présente plusieurs paragraphes d’analyse aussi merveilleuses que synthétiques de romans dans lesquels l’intrigue n’est pas ce qui nous fait revenir à la lecture. J’adore notamment ce qu’elle dit de Proust : 

« Chez Proust, par exemple, on est dominé par sa phrase. Soit on refuse la lecture, soit on plie, on cède face à son autorité. Ce qui nous paraissait d’abord obscur devient lumineux, ce qui nous donnait de la peine est source de joie. L’histoire, quasi absente, on est incapable de la raconter. La qualité de l’écriture, la jouissance des mots suffisent à nous procurer le désir d’y retourner. »

Enfin dans le même chapitre elle résume en deux phrases la merveilleuse sensation que peut procurer un esprit de digression : 

« La digression n’y est pas un caprice ou une faute. Elle est une mentalité. Elle provoque une expérience différente ; elle fait passer l’état d’esprit du lecteur d’un régime de lecture rapide et utilitaire à un régime gratuit et multiple. »

J’aime cette formule - passer d'un «régime de lecture rapide et utilitaire à un régime gratuit et multiple ».

En résumé, Rouvrir le roman m’a fait exactement l’effet préconisé par son titre. Ce passage tiré de la conclusion incarne exactement l’état d’esprit dans lequel on sent que Sophie Divry a voulu mettre son lecteur.trice - et dans lequel elle le ou la met effectivement : 

« J’espère aussi avoir aidé certains à se libérer de quelques poncifs encombrants, à se sentir plus légers ; car ce n’est pas pareil de s’asseoir à sa table de travail en se disant « tout est possible » plutôt que « tout a été fait ».

Une lecture qui donne envie d’écrire avec l’esprit ludique, l’âme créatrice et la discipline joyeuse. Un très très bel essai. 

Rouvrir le roman, Sophie Divry. Éditions Noir sur Blanc, 2017.

Sophie Divry, née en 1979 à Montpellier, est une écrivaine française. Elle vit à Lyon. Entre 2004 et 2010, elle a été journaliste au mensuel La Décroissance. Depuis 2016, elle participe à l'émission Des Papous dans la tête sur France Culture. Elle a publié La Cote 400 aux éditions Les Allusifs, puis le Journal d’un recommencement, La Condition pavillonnaire, Quand le diable sortit de la salle de bain, et Rouvrir le roman, tous aux éditions Noir sur Blanc.

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