JOUR 43 -  Biomimétisme, Janine M. Benyus

JOUR 43 -  Biomimétisme, Janine M. Benyus

Ce livre est un pavé fascinant. 

Ouvrage qui synthétise une recherche de plusieurs années, il propose à plusieurs reprises des visions d’avenir stimulantes, enthousiasmantes, parfois évidentes.

Janine M. Benyus est à l’origine du concept et de la discipline académique du biomimétisme. Situé à la frontière de plusieurs disciplines scientifiques, le biomimétisme est basé sur une approche consistant à s’inspirer intimement de la nature dans nos inventions humaines. Cette inspiration va puiser autant dans les matériaux (chercher à reproduire la composition moléculaire du fil de soie de l’araignée) que des processus (comment l’agriculture peut-elle s’inspirer des écosystèmes tels que les prairies et forêts au naturel) ou des comportements (observer les phénomènes d’automédication de certains singes pour identifier des plantes médicinales).

« Dans ce livre, vous seront présentés des hommes et des femmes qui explorent les chefs-d’oeuvre de la nature - photosynthèse, auto-assemblage, sélectionné naturelle, écosystèmes, constitution et fonctionnement des yeux et des oreilles, de la peau et des carapaces, communication neurone, remèdes naturels, etc. - pour reproduire ces schémas et procédés de fabrication et résoudre nos propres problèmes. Je nomme leur quête « biomimétisme » - l’émulation consciente du génie de la vie, l’innovation inspirée par la nature. »

L’idée semble simple, mais la recherche de Janine M. Benyus montre combien les fonctionnements de l’agriculture, de l’ingénierie ou même de la médecine ont pris des raccourcis tels que nos approches scientifiques et techniques se sont non seulement éloignées des processus naturels, mais encore les ont influencés voire transformés en profondeur.

« Contrairement à la révolution industrielle, la révolution biomimétique ouvre une ère qui ne repose pas sur ce que nous pouvons prendre dans la nature, mais sur ce que nous pouvons en apprendre. »

C’est un ouvrage de vulgarisation, dont les chapitres sont néanmoins inégalement accessibles au néophyte. L’effort d’équilibre entre la vulgarisation et la précision se ressent à chaque chapitre mais la simplicité d’accès varie selon les disciplines évoquées (on peut rentrer dans des détails de structures moléculaires et de leurs évolutions qui, j’avoue, m’ont parfois perdue).

L’un des premiers, concernant l’agriculture, m’a passionnée. On y dresse un historique de l’agriculture (on est aux États-Unis), de la monoculture et des effets rapides que cette approche a eue sur l’état des sols ; on y évoque, par comparaison, l’organisation naturelle qu’adoptent des écosystèmes tels que celui de la prairie - où la diversité est privilégiée, garante de résilience de longue durée. On parcourt les États-Unis pour rencontrer les pionniers de la polyculture, rentrer en détail dans leurs efforts, leurs problématiques, en abordant de front les questions vitales pour l’industrie de rentabilité.

«Les études menées au Land Institute montrent que lorsque des plantes sont cultivées en biculturel ou en tri culture, elles sont plus à même de repousser les insectes et les maladies que lorsqu’elles sont cultivées en monoculture. Quand on y réfléchit, c’est logique. Les plantes se protègent des insectes avec des « verrous » chimiques, et un insecte transporte au mieux une ou deux « clés » pour les plantes qu’il peut manger. Un insecte dans un champ ne contenant que sa plante cible est comme un voleur qui détiendrait la clé de toutes les maisons d’un quartier. Dans une polyculture, où chaque verrou est différent, trouver sa nourriture est plus difficile. (…) Des biologistes de l’université Cornell, ont passé en revue cent cinquante de ces études (sur le sur-rendement) et ont découvert que 53% des espèces d’insectes ravageurs étaient moins présentes dans les polycultures annuelles que dans les monocultures annuelles. »

Janine M. Benyus se met en scène en tant que chercheuse en quête et néophyte face aux experts qu’elle sollicite. Son regard et les anecdotes personnelles dont elle parsème le texte contribuent à le rendre vivant et authentique - le ton n’est pas celui de l’article académique « objectif », et l’autrice ne cache pas son enthousiasme face à certaines découvertes.

Le problème principal que j’ai eu à la lecture relève de la date d’écriture : la première publication date de 1998. Dans les domaines scientifiques, où l’on sait que les recherches évoluent à un rythme infernal, cela laisse en arrière-plan un doute permanent quant à la validité contemporaine des concepts et démarches exposées. Les chapitres concernant l’agriculture ou l’éthologie demeurent relativement préservés ; en revanche ceux qui traitent du développement de l’informatique et des premiers embryons d’intelligence artificielle m’ont donné envie de faire des recherches sur chaque nom ou piste cités.

Somme toute, ce n’est pas un vrai frein à la lecture, puisqu’au contraire cela stimule la curiosité et incite à la recherche personnelle. Il est plutôt intéressant de pouvoir lire un constat de l’état des recherches à un moment donné ; et comment les solutions qui l’ont finalement emporté diffèrent parfois radicalement de celles qui étaient envisagées comme les plus prometteuses à l’époque.

Cet ouvrage constitue la synthèse d’une recherche et une approche passionnantes. Il met en contact avec une multitude de réalités que nous occultons de manière consciente ou inconsciente. Les chapitres abordent des enjeux clés, qui font toujours partie de notre actualité que je qualifierais brûlante-de-long-terme (souvent, écologique) : comment utiliser au mieux nos ressources, cultiver la terre et nous nourrir ; nous soigner ; comment gérer nos déchets ; à quoi peut ressembler notre économie et en quoi notre industrie a-t-elle façonné le monde que nous connaissons. Où pouvons-nous trouver les réponses aux problèmes que nous nous posons aujourd’hui ? Je pensais au départ que je butinerais plus que ne lirais ce livre.  J’ai finalement bien suivi le chemin tracé sur 500 pages par Janine M. Benyus et en suis ressortie avec le sentiment génial d’avoir ouvert de nouvelles fenêtres dans mon horizon des connaissances et des possibles. Bref, d’avoir appris des choses et d’en avoir envisagé d’autres différemment.

Biomimétisme, Quand la nature inspire des innovations durables, Janine M. Benyus. Traduction de Célien Sefraoui. Editions de l’Écopoche, 2011. 

Publication originale : Biomimicry, Innovation Inspired by Nature. 1998, Harper Collins Publishers.

Janine M. Benyus (née en 1958 dans le New Jersey) est une scientifique américaine, consultante en innovation et auteure, connue pour ses travaux sur le biomimétisme et son souhait de faciliter l'innovation, un design et une production à faible impact environnemental s'inspirant des organismes, et plus encore des stratégies qu'ils ont peu à peu mises en place et perfectionnées dans la nature, et au sein des écosystèmes, dans le cadre de l'évolution.

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