JOUR 42 - Prenez soin de vous, Sophie Calle

JOUR 42 - Prenez soin de vous, Sophie Calle

C’est un livre sur lequel j’étais tombée par hasard lors d’une soirée. J’étais ado, et le contexte ne se prêtait pas à ce que je prenne une part obligatoire aux conversations. Curieuse de cet énorme volume au titre bienveillant, je l’ai sorti de l’étagère et ai lu le concept : un authentique mail de rupture, que l’artiste Sophie Calle a fait disséquer par cent sept femmes.

J’aurais pu m’arrêter au concept et à un feuilletage rapide. Pourtant, pour une raison qui m’échappe (d’autant plus que je n’ai plus le livre sous la main), le parti pris m’avait fascinée et loin de reposer le livre, j’avais lu de bout en bout chacune des cent sept réinterprétations de cette lettre.

Il y avait à la fois une connexion émotionnelle forte de part le sujet (la rupture amoureuse) et une invitation jouissive à la réflexion sur le langage et la communication de part l’exercice de style. Les mêmes mots, réappropriés par des dizaines de regards, de cerveaux, de points de vue, et traduits dans des dizaines de langages. Que cherche-t-on à exprimer ? Qu’est-ce que l’autre perçoit de ce message que l’on a voulu transmettre ? Quelles informations, et quelles intentions comprend-il ?

En sur-investissant le mail de rupture, Sophie Calle le change en artefact langagier et déconstruit l’évidence de nos communications quotidiennes ou extraordinaires. Nous installons dans notre langue de nombreux villages où les usages varient - communication médicale ou académique, analyse psychologique, échanges de SMS, récits de fiction, ont tous leur nécessité dans notre fonctionnement social et nos relations humaines. Ici, mises bout à bout au service de la transposition du même message, elles en exaltent d’abord le sens avant de le vider intégralement de sa substance. Car on a, à la lecture, parfois des sentiments d’éclairs de génie (et parfois, dans mon souvenir, de pirouettes très drôles) dans l’interprétation (impression de comprendre soudain le sens caché du message initial), le sentiment qui prévaut est finalement celui d’une platitude extrême. Et c’est le retournement cathartique de la démarche de Sophie Calle : disséquer, comme elle l’écrit, ce mail auquel elle n’avait su répondre tant il était porteur d’une force de destruction, jusqu’à le vider de sa substance même.

Je n’ai jamais eu l’occasion de retrouver ce livre dévoré par hasard en une soirée, mais il m’en est resté un très vif souvenir par-delà les années. Expérience de lecture unique en son genre, il a constitué un terreau fertile pour des réflexions sur la communicaiton, le langage, mais aussi la catharsis et les formes que peuvent prendre la solidarité entre femmes. 

« J’ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre.

C'était comme s'il ne m'était pas destiné.

Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous.

J'ai pris cette recommandation au pied de la lettre.

J'ai demandé à cent sept femmes - dont une à plumes et deux en bois - ,

choisies pour leur métier, leur talent, d'interpréter la lettre sous un angle

professionnel.

L'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter.

La disséquer. L'épuiser. Comprendre pour moi.

Parler à ma place.

Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme.

Prendre soin de moi.”

Parmi les métiers exercés par les cent sept femmes choisies par Sophie Calle :

une médiatrice familiale, une chercheuse en lexicométrie, une correctrice, une dessinatrice, une journaliste d'agence de presse, une juge, une normalienne, une sexologue, une psychanalyste, une publicitaire, une avocate, une commissaire de police, une assistante sociale pénitentiaire, une journaliste, une criminologue, une exégète talmudique, une ado, une chasseur de tête, une physicienne, une spécialiste de littérature française contemporaine, une philosophe, une philosophe morale, une anthropologue, une experte des droits des femmes à l'ONU, une graphiste, une chef d'édition, une écrivain pour la jeunesse, une institutrice, une élève, une romancière, une compositrice, une voyante, une officier DGSE, une psychiatre, une traductrice en langage SMS, une cruciverbiste, une sociologue, une joueuse d'échec, une comptable, une mère, une animatrice radio, des actrices, scénaristes, réalisatrices, chanteuses, musiciennes…, et aussi une marionnette, une poupée de bunraku et un psittacidé. »

G.C.

Prenez soin de vous, Sophie Calle. Actes Sud, 2007. 

Sophie Calle, née à Paris le 9 octobre 1953, est une artiste plasticienne, photographe, femme de lettres et réalisatrice française. Son travail d'artiste consiste à faire de sa vie, et notamment des moments les plus intimes, une œuvre. Pour ce faire, elle utilise tous les supports possibles : livres, photos, vidéos, films, performances, etc. Elle vit et travaille à Malakoff, en banlieue parisienne.

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