JOUR 41 - Une Vie, Simone Veil

JOUR 41 - Une Vie, Simone Veil

C’est un ouvrage dont je me suis principalement nourrie des deux cents premières pages, probablement par affinité de genre : c’est dans cette première partie que l’on se sent plus dans l’autobiographie que les mémoires. De ses sentiments, son ressenti, Simone Veil ne se cache pas mais elle ne fait pas étalage. Dans ces cent à deux cents premières pages, Simone Veil condense son enfance, son témoignage sur la guerre et l’ambiance de la zone libre, le récit de sa rafle en mars 1944 -à seize ans -, de sa déportation à Auschwitz-Birkenau, avant, enfin, la reconstruction de sa vie après les camps. C’est éprouvant et en même temps raconté avec une économie de moyens qui m’a marquée. Le style de Simone veil m’a frappée par son phrasé efficace et distingué, marqueurs d’une pudeur en contraste absolu avec les horreurs vécues et racontées. Une expression - « épouvantable tristesse ».

« Aujourd’hui, je garde intact le souvenir des derniers regarde et des ultimes mots échangés avec Jean. Je repense à nos efforts, à toutes les trois, pour le convaincre de ne pas nous suivre, et une épouvantable tristesse m’étreint de savoir que nos arguments, loin de le sauver, l’ont peut-être envoyé à la mort. Jean avait alors dix-huit ans. »  

On est à la fois reconnaissant du témoignage, abasourdi comme chaque fois de la réalité de ce qui eut lieu, et incrédule des hasards accumulés qui rendirent possible à l’autrice de survivre et de mener, par la suite, une vie incroyablement riche et mise au service de ses convictions.

« Un matin, alors que nous sortions du camp pour aller au travail, la chef du camp, Stenia, ancienne prostituée, terriblement dure avec les autres déportées, m’a sortir du rang : « Tu es vraiment trop jolie pour mourir ici. Je vais faire quelque chose pour toi, en t’envoyant ailleurs. » (…) Tout s’est donc passé comme si ma jeunesse et le désir de vivre qui m’habitaient m’avaient protégée ; ce qui en moi semblait encore appartenir à un autre monde m’avait sortie du lot par l’intermédiaire de cette Polonaise brutale devenue, par je ne sais quelle chance, une bonne fée pour ma mère, ma soeur et moi-même. »

Son retour en France est riche de détails concernant l’atmosphère, ici encore, de réconciliation, de tentatives de reconstruction, d’incertitude concernant le sort de ceux qui étaient revenus vivants - « nous sentions autour de nous une forme d’ostracisme diffus qui ne disait pas son nom, mais nous était infiniment pénible à vivre ». Elle raconte sa propre vie de jeune fille, puis d’épouse et de jeune maman. Son récit marque lorsqu’elle témoigne combien elle a dû négocier avec son époux pour poursuivre des études dans la carrière qui la faisait rêver - le droit.

« Antoine suivait encore les cours de l’ENA lorsque j’ai mis au monde notre troisième fils, Pierre-François. Le moment était venu d’annoncer à mon mari : « Je vais m’inscrire au barreau. » « Il n’en est pas question », a-t-il répondu, à ma vive surprise. Je ne me suis pas laissée faire. « Comment ? Il a toujours été entendu que j’attendrais que tu sois sur tes rails et qu’alors je travaillerais. »

Par la suite, un chapitre est évidemment dédié à la loi sur la légalisation de l’avortement en 1974. Son récit en est extrêmement nuancé, laissant toute la place aux circonstances sociales et politiques dans lesquelles ce combat se plaçait. En annexe à la fin de l’ouvrage on retrouve le discours original qu’elle a prononcé pour convaincre l’Assemblée : il est fascinant. Plusieurs arguments employés pour défendre ce texte me sembleraient pouvoir faire grincer des dents aux féministes d’aujourd’hui. En creux, c’est évidemment la ligne de défense de ceux qu’il faut convaincre qui est formulée pour être mieux désamorcée. C’est l’état de l’opinion publique et politique de l’époque que l’on cerne à lire ce discours ; comme souvent avec ce genre de droits, cela laisse songeuse sur le caractère récent de leur acquisition, et l’équilibre fragile qu’il fallait trouver pour les faire adopter à leur époque.

« Dans les mois et les années qui suivirent (la légalisation de l’IVG), je m’accoutumai à entendre les hommes croisés ici ou là me dire : « Ma femme a tellement d’admiration pour vous. » Le sens du propos ne m’échappait pas : ma femme vous admire, mais pas moi. En réalité, les hommes ne se sont jamais intéressés à cette loi. Comme souvent, Jacques Chirac avait parfaitement traduit leur opinion : l’avortement demeurait une « affaire de bonnes femmes ». »

À mesure que l’on avance dans le récit de la vie de Simone Veil, on la suit dans les gouvernements au sein desquels elle a servi, à la présidence du Parlement européen, et enfin au Conseil constitutionnel. À mesure que le texte avance, le récit de vie se fait moins présent, remplacé par les analyses et considérations politiques. C’est un type de texte qui m’atteint moins ; tout en admirant le bilan des actions menées, mais aussi l’expression de la conviction et la franchise dans les jugements, cette succession d’avis concernant les personnalités et événements politiques tend à me faire sortir de l’immersion au sein du texte - d’une manière encore plus exacerbée lorsque les propres sensibilités du-de la lecteur.trice divergent de celles de l’autrice.

En bilan, c’est un livre que je suis extrêmement contente d’avoir lu. En plus du parcours historique passionnant que l’on effectue dans la France (et l’Europe) du XXème siècle, la vie de Simone Veil a été pour moi l’une de celles à l’aune desquelles on est amenés à relativiser les enjeux que l’on rencontre et les responsabilités que l’on se donne dans la sienne. L’ampleur des drames traversés, et plus encore l’énergie phénoménale qu’elle a déployée par la suite tout au long de sa vie à faire bouger les curseurs de la société dans laquelle elle vivait, forcent le respect.

Une Vie, Simone Veil. Editions Stock 2007.

Simone Veil, née Jacob (13 juillet 1927-30 juin 2017), est une femme d'État française. Née dans une famille juive, elle est déportée à Auschwitz à l'âge de 16 ans, durant la Shoah, où elle perd son père, son frère et sa mère. Rescapée, elle épouse Antoine Veil en 1946 puis, après des études de droit et de science politique, entre dans la magistrature comme haut fonctionnaire. En 1974, elle est nommée ministre de la Santé par le président Valéry Giscard d'Estaing, qui la charge de faire adopter la loi dépénalisant le recours par une femme à l'interruption volontaire de grossesse (IVG), loi qui sera ensuite couramment désignée comme la « loi Veil ». Elle est la première présidente du Parlement européen, nouvellement élue au suffrage universel, de 1979 à 1982. De 1993 à 1995, elle est ministre d'État, ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville, « numéro deux » du gouvernement Édouard Balladur, puis siège au Conseil constitutionnel de 1998 à 2007, avant d'être élue à l'Académie française en 2008. Sur décision du président Emmanuel Macron, Simone Veil fera son entrée au Panthéon avec son époux.

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