Jour 4 - Passagère du silence, Fabienne Verdier

Jour 4 - Passagère du silence, Fabienne Verdier

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Depuis que quelqu’un m’a offert ce livre mystérieux il y a dix ans, il est resté pour moi comme une référence, un fil conducteur, presque une promesse. Il a représenté une ouverture vers des aventures contemporaines ; la possibilité d’être un explorateur du sens, du beau et du profond aux XXè et XXIè siècle. Celle d’embrasser son intuition rayonnante et de la changer en chemin de vie radicalement personnel. 

« La vie est phénoménologie pure, transformation incessante d'une violence inouïe. »

Fabienne Verdier raconte, dans ce court livre, dix années de sa vie. Étudiante aux Beaux-Arts de Toulouse, elle découvre un jour la calligraphie chinoise au détour d’un recueil de poésie et décide que c’est cela qu’elle souhaite apprendre. Aussi pour son année d’échange universitaire demande-t-elle à partir en Chine. On est dans les années 80 et la démarche est inédite.

« J’avais vingt ans. J’ai quitté ma famille, mes amis… Après une crise de conscience violente, j’ai tout abandonné sans me retourner […] Je me suis mise en chemin – c’était une question de survie – , en quête d’une initiation véritable qui m’ouvrirait les portes d’une réalité autre. »

À son arrivée dans l’école des Beaux-Arts du Sichuan après un premier périple, elle cumule les difficultés d’intégrations à une déception plus profonde. L’enseignement dispensé, défiguré depuis la révolution culturelle, n’a rien à voir avec la calligraphie traditionnelle dont elle rêve. Alors lorsqu’elle rencontre un véritable Maître de calligraphie, méprisé et marginalisé par le système communiste, elle va tout faire pour le convaincre de lui enseigner son art.

« Dans cette Chine nouvelle de brutes corrompues, de cadres du Parti vénaux, d'analphabètes vaniteux, comment ces vieux lettrés, ces rescapés du raz de marée parvenaient-ils à survivre ? Ils avaient été à deux doigts de sombrer dans la folie, usés par une agression quotidienne absurde, souvent incompris de leurs proches, regardés avec honte par leurs propres enfants, critiqués avec acharnement pendant des années : leurs biens, rouleaux anciens, bibliothèques savantes, brûlés ; eux-mêmes battus et torturés, et pourquoi ? Parce qu'ils peignaient ? Parce qu'ils étaient poètes ? Parce qu'ils osaient parler de l'insaisissable et, par la voie des arts se libérer des entraves ? Aujourd'hui dans la grande “Chine ouverte”, ils restaient des laissés-pour-compte , des bannis de la terre pour n'avoir cessé d'aimer la peinture, les pensées poétiques et philosophiques, la contemplation inlassable des merveilles de la nature. »

Partie initialement pour un an, Fabienne Verdier va en rester plus de neuf, de 1983 à 1992. Au récit de son aventure s’ajoute dans ce livre l’ode à la peinture. Au travers des conseils de son maître et de ses propres réflexions, le lecteur est initié à une magnifique conception du geste créateur.

« Le trait est une entité vivante à lui seul; il a une ossature, une chair, une énergie vitale; c’est une créature de la nature comme le reste. Il faut saisir les mille et une variations que l’on peut offrir dans un unique trait. »

« … Tu veux aider autrui ? Alors, cultive ta peinture, parfais ton art. Tu proposeras aux autres, au lieu de le leur imposer, un fil de pensée, une ouverture sur un ailleurs. »

« Pour moi, l'acte de peindre porte en gestation toutes les modernités possibles. Accueillir sur le pas de sa porte la beauté du monde, libre et sans entrave, l'insouciance d'un instant… »

C’est une autobiographie merveilleuse qui comprend tous les éléments d’un roman initiatique. L’héroïne découvrant sa quête rencontrera et bravera les épreuves une à une à force de volonté, de courage, de persévérance - et d’aide amie. Les risques qu’elle prend, les dangers qu’elle coure, les incompréhensions auxquelles elle est confrontée sont non seulement réels mais énormes. L’apprentissage fondamental qu’elle entreprend, les paysages qu’elle parcoure, les rencontres qu’elle noue semblent tissés de la vie même. Sauf qu’il s’agit non d’une héroïne de roman mais d’une personne bien réelle, qui oeuvre alors que j’écris et continue de faire évoluer sa pratique artistique en 2018. Savoir qu’elle existe me donne envie de rêver large.

« Le calligraphe est un nomade, un passager du silence, un funambule. Il aime l'errance intuitive sur les territoires infinis. Il se pose de-ci, de-là, explorateur de l'univers en mouvement dans l'espace-temps. Il est animé par le désir de donner un goût d'éternité à l'éphémère. »

Passagère du silence, dix ans d’initiation en Chine, Paris, Albin Michel, 2003.

L’autrice : Fabienne Verdier, née le 3 mars 1962 à Paris, est une artiste peintre française. Elle vit et travaille en France. Elle est représentée par la galerie Jaeger Bucher à Paris et, depuis juillet 2017, également par la galerie Lelong. Son site : http://fabienneverdier.com/

G.C.

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