JOUR 39 - Le Journal de Frida Kahlo

JOUR 39 - Le Journal de Frida Kahlo

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C’est toujours une lecture délicate, celle d’un journal intime. Celui de Frida Kahlo nous met en permanence à fleur de peau, au contact avec sa réalité brute et immédiatement poétisée. Dans l’espace intermédiaire entre l’oeuvre et la vie, entre le texte et le dessin, son journal lui sert d’exutoire à la souffrance, de lettre d’amour, de carnet de croquis automatiques, de notes de gratitude.

L’édition est très belle et c’est exactement comme ça que j’ai envie de lire des manuscrits originaux : après l’introduction qui re-situe la rédaction dans la vie de Frida Kahlo, on est confronté directement à la reproduction du manuscrit. Son écriture, son occupation de la page, ses dessins. Comme d’avoir le livre entre les mains, avec pour seule légère distance celle que procure le papier glacé. C’est l’intimité de ce qui n’était pas destiné à être vu et où bouillonne une vie intérieure phénoménale

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Les croquis relèvent d’un autre ordre que celui de la création d’une toile - ils prolongent les mots jetés sur le papier, les relaient et les complètent. Aucun ou presque n’a le statut d’esquisse préparatoire en vue d’une toile. Que texte et image s’entremêlent d’une manière aussi intriquée est quelque chose qui provoque chez moi une émotion esthétique très spécifique : le sentiment d’une volonté d’exprimer quelque chose par tous les pores de sa peau et de son papier ; par tous les moyens qu’un outil de graphie et un support plat offrent à la communication humaine. Langage des mots, des traits, des lettres et des couleurs ; mise en page intuitive et organique.

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Dans une troisième partie de l’ouvrage, les feuillets sont repris un à un en miniature pour être traduits et commentés. Les mots, abstraits de la graphie propre de Frida Kahlo, prennent une autonomie et une dimension universelle. Ce qui reste de plus fort sont son amour pour Diego Rivera, son idéal communiste et sa souffrance corporelle - tous d’une intensité aiguë, exquise ou douloureuse. Ses mots d’amour pour Diego Rivera témoignent d’une fusion rarement exprimée comme telle dans des lettres sentimentales : il est son amant, mais aussi son enfant, il est elle-même.

« Ce n’est ni de l’amour, ni de la tendresse, ni de l’affection, c’est la vie entière, la mienne, que j’ai trouvée lorsque je l’ai vue dans tes mains sur ta bouche et sur ta poitrine. J’ai dans la bouche la saveur d’amande de tes lèvres. Nos mondes ne se sont jamais extériorisés. Seule une montagne connaît les entrailles d’une autre montagne. Par moments, ta présence flotte comme si elle enveloppait tout mon être dans l’attente anxieuse du lendemain. Je note que je suis avec toi. En cet instant encore plein de sensations, mes mains s’enfoncent dans des oranges, et mon corps sent que tes bras l’entourent. »

Quant à la souffrance physique, elle confie sur la fin de son journal qu’elle l’a amenée près de l’enfer et du suicide suite à une énième opération - l’amputation de son pied droit.  

« 11 février 1954

On m’a amputé la jambe

il y a 6 fois

Qui ont été

des siècles de torture et

par moments j’ai cru perdre

la raison. Je continue à avoir

envie de me suicider

C’est Diego qui me retient

Je suis flattée

par l’idée qu’il peut avoir

besoin de moi. Il me l’a

dit et je le crois. Mais

jamais de ma vie je n’ai autant souffert.
 J’attendrai encore un peu. »

Mais plus que l’expression de la douleur (exprimée, à défaut d’être communicable en tant qu’expérience), ce sont ses visions poétiques qui me marquent et me restent. « Tu me pleus - je te ciel » et “= je t’aime de tous les amours” sont peut-être deux des expressions les plus poétiques de l’amour que j’ai lues. 

« Tu me pleus - je te ciel

Toi la finesse, l’enfance, la

vie - mon amour - enfant - vieux

mère et centre - bleu - ten-

dresse - Je te confie mon

univers et tu me vis

C’est toi que j’aime aujourd’hui.

= je t’aime de tous les amours

je t’offrirai le bois

avec la maisonette au milieu

avec le meilleur de

ma construction, tu vivras

content - je veux que

tu vives content. Même si

je te donne toujours mon

absurde solitude et la mono-

-tonie d’une très complexe diversité d’amours -

tu veux ? Aujourd’hui aimant

les débuts et toi tu as aimé

ta mère. »

G.C.

Le Journal de Frida Kahlo, Introduction de Carlos Fuentes ; avant propos de Sarah M. Lowe. Journal et commentaires traduits de l’espagnol par Rauda Jamis et de l’anglais par  Olivier Meyer. Editions du Chêne. 1995.

Frida Kahlo, (6 juillet 1907 - 13 juillet 1954) est une artiste peintre mexicaine connue notamment pour ses nombreux autoportraits. Influencée par la culture et le folklore mexicains, elle explore les questions de l’identité, du postcolonialisme, du genre, de classes et de races dans la société mexicaine. Ses peinture présentent de nombreux éléments autobiographiques, mêlant réalisme et fantastique.  Son oeuvre a connu une renommée mondiale, et est notamment vue par les féministes comme une représentation sans compromis de l’expérience féminine.

Tout au long de sa vie, Frida Kahlo garde une santé fragile, souffrant de poliomyélite depuis l'âge de six ans puis victime d'un grave accident de bus à 18 ans suite auquel elle devra subir de nombreuses opérations.

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