JOUR 38 - L’Homme est un grand faisan sur terre, Herta Müller

JOUR 38 - L’Homme est un grand faisan sur terre, Herta Müller

Si cette écriture était un film, elle se transposerait par des séquences aux dialogues rares, apparemment sans liens les unes avec autres, et composées d’alternance de paysages et de gros plans sur des détails. Les séquences, ce sont les chapitres - très courts, leur titre leur donne presque une allure de nouvelles voire de contes : « L’aiguille », « Le rasoir », « L’eau ne connaît pas le repos », « Le Coq aveugle », « La feuille de salade ». De chapitre en chapitre, on découvre les personnages du village - Windisch, sa femme, et leur fille Amélie, le menuisier, le mégissier, la postière… Et surtout se tisse la trame de leur réalité.

« L’ampoule électrique tressaille. La lumière est déchirée. Les deux fenêtres voguent l’une vers l’autre. Les deux planchers poussent les murs devant eux. Windisch se tient la tête dans les mains. »

Si cette écriture était un film, les gros plans mettraient l’accent sur des objets du quotidien. Ils n’ont de quotidien que l’apparence : ils portent en fait une lourde charge d’évocation métaphorique. Cela rend les phrases denses. À l’économie, elles compriment des pans de réalités qui, en se touchant, se transforment. Le fantastique s’invite ainsi par le détail. 

« La diseuse de prières chante dans l’oreille du curé. L’encens lui écrase la bouche. Béate, elle met tant d’obstination à changer que le blanc de son oeil s’agrandit démesurément et ruisselle lentement sur ses pupilles. »

Dans l’écriture de Herta Müller, la réalité historique la plus sombre côtoie le presque fantastique. C’est cette percée d’irréalité qui rend cet univers palpable. L’univers, c’est celui d’un village de la Roumanie communiste, dont les habitants essaient d’émigrer. Windisch donne des sacs de farine au policier pour essayer d’obtenir son passeport. Au bout de combien de sacs l’obtiendra-t-il ? Les sacs de farine suffiront-ils à eux-seuls ?

« Et voilà, se dit Windisch, c’est la douzième livraison, je lui ai donné dix mille lei, et Pâques est passé depuis belle lurette. » Il ya longtemps qu’il ne toque plus au carreau. Il ouvre le portail. Appuie le sac contre son ventre et le pose dans la cour. Même lorsqu’il ne pleut pas, il met la farine à l’abri. »

On croise un pommier qui dévore ses propres pommes ; une chouette annonciatrice de mort ; une larme en verre à remplir d’eau, un doigt visqueux. Un curé et un policier. La survie dans la Russie communiste.

« Devant la maison du mégissier, des petites vieilles marchent. L’ombre des fichus noirs qui leur couvrent la tête les précède. L’ombre sera dans l’église avant les petites vieilles. »

Ce livre-ci est court (une centaine de pages), mais m’a donné envie de découvrir les oeuvres plus longues de l’autrice.

G.C.

L’Homme est un grand faisan sur terre, Herta Müller. Traduit de l’allemand par Nicole Bary. Gallimard, 1986

Herta Müller, née le 17 août 1953 à Nițchidorf, est une romancière allemande d'origine roumaine, douzième femme lauréate du prix Nobel de littérature en 2009. Allemande du Banat, née à Nițchidorf, alors village germanophone du județ de Timiș, dans la région de Timișoara, elle a émigré en Allemagne en 1987, fuyant la dictature de Nicolae Ceaușescu. Ses œuvres, marquées par une extraordinaire force poétique et un langage d'une précision sèche, évoquent souvent la violence contre les plus faibles, l'injustice, la peur d'être surveillé et la terreur de la dictature. Ses deux premiers livres (Niederungen et Drückender Tango), parus à Bucarest avant la chute du régime, ont été censurés. En Allemagne, Müller est considérée comme faisant partie de la Weltliteratur ou World literature en anglais (« la littérature mondiale »).

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