JOUR 36 - Chez soi, Mona Chollet

JOUR 36 - Chez soi, Mona Chollet

Un des livres les plus marquants que j’ai lu ces deux dernières années. Dans cet essai, la journaliste-reporter Mona Chollet embarque son lecteur pour une enquête qu’on aura du mal à lâcher : celle du chez-soi.

On sourit (jaune) avec elle alors qu’elle se revendique comme casanière malgré sa profession synonyme d’aventures - et on se retrouve dans cette vision de la personne qui a parfois envie de pantoufler dans son salon, sans sorties, sans épopée, sans voyage au bout du monde… Juste parce qu’on se sent bien et cosy chez soi. Elle décortique une pensée aujourd’hui dominante qui dévalorise justement les casaniers, l’antithèse des « dynamiques » et des « productifs » dont le système contemporain dit avoir besoin.

« J'aimerais bien que l'on accepte, dans le métier, d'abaisser un strapontin - ou même d'installer dans un coin une méridienne - pour les rêveurs fourvoyés tels que moi. J'aimerais bien que l'on reconnaisse leur compétence sur certains sujets, et leur contribution, même modeste, au déchiffrement de l'époque, au lieu de vouloir à tout prix les changer, comme autrefois les gauchers dans les écoles. Mais c'est une revendication peu audible, tant la mystique du terrain est puissante. Elle accrédite ce préjugé binaire: sortir c'est bien, rester assis sur sa chaise c'est mal. Le terrain garantirait la pertinence et l'ouverture d'esprit, alors que la sédentarité dénoterait un repli coupable menant inévitablement à l'erreur et à l'abrutissement. Ce qui reflète une valorisation sociale plus générale du mouvement perpétuel et de l'arrachement à soi. »

Pourtant, le lieu où l’on habite est d’une importance aussi essentielle qu’impensée dans nos sociétés sédentaires contemporaines. Je pensais le lire en quelques semaines et me suis trouvée tellement passionnée par le propos que j’ai sauté sur le premier week-end disponible pour… le lire sans sortir de chez moi.

“dans une époque aussi dure et désorientée, il me semble au contraire qu’il peut y avoir sens à repartir de nos conditions d’existence ; à repartir de ces actions – à peine des actions, en réalité – et de ces plaisirs élémentaires qui nous maintiennent en contact avec notre énergie vitale : trainer, dormir, rêvasser, lire, réfléchir, créer, jouer, jouir de sa solitude ou de la compagnie de ses proches, jouir tout court, préparer et manger des plats que l’on aime.»

L’enquête, nourrie de recherches abondantes, réussit le tour de force de s’adresser directement au vécu du lecteur ou de la lectrice. En décortiquant les significations des différentes modalités du « chez-soi », Mona Chollet nous fait toucher du doigt la dimension politique de ce lieu considéré comme celui de l’intime. Et elle répond à des questions que je ne savais pas avoir mais que j’étais avide d’étudier : pourquoi a-t-on un tel fantasme de la cabane au fond du jardin ou dans les arbres ? Qu’est-ce que cela change d’avoir un ordinateur connecté à Internet dans son salon ? À quel point vivre dans un petit espace influe-t-il sur votre vie ? L’architecture moderne convient-elle mieux à la vie que les conceptions des maisons traditionnelles ?

« J’aime assez l’image à laquelle recourt l’architecte américain Christopher Alexander : si une personne ne dispose pas d’un territoire propre, attendre d’elle qu’elle apporte une contribution à la vie collective revient à « attendre d’un homme qui se noie qu’il en sauve un autre ».

Ce qui m’avait fait plaisir plus que tout était d’avoir parlé du livre à quelqu’un peu de temps après l’avoir refermé et pouvoir en discuter : nous avions eu le même ressenti. Passionnant même lorsque l’on n’est féru.e ni d’essais, ni de politique. Vraiment, ça se lit comme un roman. Le sujet touche à des cordes sensibles chez chacun, et est traité avec une intelligence magnifique.

G.C.

Chez soi, Mona Chollet. Editions Zones, 2015.

Mona Chollet, née à Genève en 1973, est une journaliste et essayiste franco-suisse.

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