JOUR 323 - Malleus Maleficarum, Virginie Rebetez

JOUR 323 - Malleus Maleficarum, Virginie Rebetez

Perroquet vert sur fond rose, installé sur une texture compliquée. Sur la couverture, pas de titre ni de nom d’auteur. Dans la petite librairie de livres d’art, mon regard était attiré par celui de l’oiseau.

Première page que j’ouvre au hasard, je vois ça :

Photographie : Virginie Rebetz, 2018

j’étais happée.

La rencontre avec un livre de photographie c’est un moment très sensoriel en fait. Le poids du livre, sa taille : il en impose déjà. Il revendique de prendre de l’espace. Il crée de la place pour que le regard se perde dans les images. Il crée du suspense car, alors même que je vois qu’il y a du texte, je le saute à la hâte pour voir plus d’images, que je veux d’abord déchiffrer par moi-même.

« Un livre de photographies vous oblige à réfléchir aux enchaînements des images, des écrits, des éléments graphiques, au type de papier, aux décisions d’impression et à la façon dont ces choix étayent la narration et contribuent à la révéler. » (Yaksevich)

Et ces images étaient magiques. Elles racontaient une histoire pour laquelle je n’avais pas encore de mots (pas de titre, pas de résumé, parfois du texte aperçu mais pas encore lu) : paysage serein, légèrement étrange, vide ; regard appuyé du modèle qui pose sur fond noir (le noir de ce papier, mat et pailleté à la fois) ; robe noire et perroquets flamboyants rouges et verts ; main qui tient un couteau ou une plume ; artefacts magiques, pierres précieuses d’un autre temps, saisis dans un décor de bureau du XXIème siècle. 

Photographie : Virginie Rebetz, 2018

Décalages. Mon regard était nourri de couleurs et d’atmosphère. Je voulais savoir quelle histoire me racontaient ces images. Le feuilletage me promettait ces histoires, avec des textes de différents statuts (typographie, mise en page) intercalés entre les images.

J’ai plongé dans le voyage.

Deux textes théoriques à la fin de l’ouvrage éclairent ce travail de l’artiste Virginie Rebetez : « Tracer des ponts - Le perroquet, la dame et l’objectif » d’Elisa Rusca ; et « Malleus Maleficarum » d’Olga Yatskevich. Le titre du projet de Virginie Rebetez, Malleus Maleficarum, est tiré du livre Le Marteau des sorcières (1487), « qui a servi pendant plus de 200 ans à identifier, torturer et tuer des femmes et des hommes accusés d’être des sorciers. » (Rusca). Les modèles photographiés sont des médiums et chamans ancrés dans la culture du canton catholique de Fribourg en Suisse. Avec eux et à travers eux, elle convoque le passé en la figure de Claude Bergier. Cet homme accusé de sorcellerie fut brûle le 5 août 1628 à Fribourg.

« Par un artifice inattendu, Rebetez fait revenir Claude Bergier en enquêtant sur lui auprès des médiums. Les retranscriptions des séances, enregistrées sur vidéo, nous révèlent des détails sur Bergier et les derniers instants de sa vie nous sont racontés par son esprit. » (Yatskevich)

Elisa Rusca situe ce projet dans la démarche de Virginie Rebetez : 

« J’ai toujours été fascinée par sa capacité à sentir et incarner l’invisible, à être le témoin de personnes qui n’avaient pas la possibilité d’avoir des témoins de leur vie. Des gens qui n’avaient plus personne à qui raconter leur histoire. »

Ici, le tour de force consiste à devenir le témoin d’une vie oubliée, vécue il y a des siècles, racontée par ce fil inattendu, mystérieux, des séances médiumniques. Un livre palimpseste où l’immédiateté, la certitude des photographies conduit au mystère d’un passé enserré par différentes voies. Celles du document historique qui expose les actes d’un procès ; et celles des médiums, qui de séance en séance s’immergent dans la peau d’un homme dont on ne sait presque rien. Leurs visions créent des fils, des coïncidences, et des passerelles parfois avec le présent de l’artiste elle-même.

« Les mains des guérisseurs, leurs gestes, leurs objets évoquent la pranathérapie et la chiromancie ; leur regard fixe de façon pénétrante l’oeil de la caméra de Rebetez ; bien que les images des gens soient clairement et soigneusement construites - elles ont été prises sur un fond noir et les sujets posent devant l’appareil de la photographe -, on l’impression que rien n’a été mis en scène, comme lors d’un rituel médiumnique. (…) Les portraits de médiums et de guérisseurs contemporains, leurs maisons et leurs bureaux, ainsi que leurs objets sont montrés avec un respect et une familiarité dont seul un initié peut faire preuve (…) » (Rusca)

Photographie : Virginie Rebetz, 2018

Le texte d’Elisa Rusca éclaire à merveille les sentiments ambigus qui émergent face à l’objet livre, et au statut de ces photographies mi-représentations, mi-objets magiques de transfert (qui font de la photographe elle-même un medium).

« La photographie est un processus vivant de transfert des présences et absences d’un endroit à un autre. Cette notion de transfert est essentielle à l’élaboration de nombreux rituels ou pratiques de mises en liens qui sont censées reproduire un message sous un autre format - d’un monde d’ailleurs avec son propre rythme temporel à un monde d’ici, celui dans lequel nous vivons. » (Rusca)

En tout cas, je suis tout de suite tombée amoureuse du livre comme objet, et des photographies comme promesse (celle d’un monde qui est à la fois le nôtre, très familier et connu, et à la fois en décalage imperceptible ; plus plein dans ses significations). 

J’étais sortie, sagement, les mains vides, de la librairie… Au bout de vingt pas, j’ai fait demi-tour. J’y suis re-rentrée et j’ai embarqué le livre au perroquet chez moi. Il me regarde alors que j’écris…

Photographie : Virginie Rebetz, 2018

G.C.

Malleus Maleficarum, Virgnie Rebetez. Textes de Elisa Rusca & Olga Yatskevich. BCU Fribourg & Meta/Books, Amsterdam 2018.

Diplômée de l’Ecole Supérieure de Photographie de Vevey en 2005, et de la Gerrit Rietveld Academie d’Amsterdam en 2008, Virginie Rebetez vit et travaille, depuis 2012, à Lausanne. Son travail artistique est régulièrement exposé, dans différents musées, galeries et festivals, lors d'expositions collectives ou personnelles en Suisse et en Europe.

Son site : http://www.virginierebetez.com

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