JOUR 321 - La Marelle, Samantha Bailly

JOUR 321 - La Marelle, Samantha Bailly

« Il y a en chacun de nous une malle inaccessible, un sentier solitaire que personne ne peut fouler, un pays secret dont nous sommes les seuls à comprendre le langage.»

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Le dernier roman de Samantha Bailly raconte une histoire de passion et de transformation de vie - celle de Sarah. À presque 30 ans, elle a un boulot prestigieux dans l’univers parisien de la mode, une bande d’amis fidèles et déjantés, une vie de couple épanouie. Bref, tout lui réussit. C’est alors qu’un soir, alors qu’elle est chez une connaissance, elle tombe sur un livre : Marelle, de Julio Cortazar. 

Cette trouvaille est un séisme. L’exemplaire qu’elle retrouve n’est pas n’importe lequel : les pages sont annotées de sa main et de celle d’un homme qu’elle a aimé des années auparavant. L’histoire d’un amour différent de tout ce qu’elle avait connu.

« Pour vivre une passion intacte, il ne faut rien savoir de l’autre. »

Comme à chaque roman que je lis de Samantha Bailly, la chose qui me frappe est sa capacité à me parler en tant que membre de la génération Y. Depuis Nos Âmes Jumelles, qui raconte l’amitié virtuelle de deux adolescentes sur un forum, aux Stagiaires / À durée déterminée / Indéterminés, où l’on suit des jeunes diplômés dans les débuts de la vie active, j’éprouve une identification immédiate avec ses thématiques. Elles évoquent des réalités contemporaines qui n’ont pas tant de voix pour le porter. Ici, moins que les nouvelles technologies ou le monde du travail - même si les deux fils sont présents - ce sont plutôt des relations humaines et de notre capacité à donner sens à notre vie qu’il s’agit.

Dans un article où elle raconte la genèse du roman, Samantha Bailly évoque une réflexion d’Alain Damasio concernant le drame de notre société actuelle : «certes, tout le monde peut au sein de ce formidable espace qu’est Internet émettre sa petite lumière. Mais cela fait que désormais, nous sommes dans un champ de phares lumineux. Sans la moindre part d’ombre, éblouis, on ne sait plus vraiment où regarder. » Avec l’histoire de Sarah, j’ai eu l’impression d’être connectée à notre envie de retrouver de mystère, de chaos, d’imprévu magique. Un chaos extérieur qui correspond aux ombres intérieures.

« J’attendais celui qui prendrait l’histoire dans l’ordre ou le désordre mais qui saurait recomposer le puzzle. »

La narration est partagée entre plusieurs temporalité et formats, on navigue entre le passé et le présent ; mais aussi entre l’épistolaire et le récit. On jongle entre les types de correspondances. Le groupe de discussion instantanée avec les amis, sur un rythme quotidien ; la correspondance postale, régulière, mais sur un rythme plus lent, avec l’amie expatriée au Canada ; et puis cette relation inattendue, sans lien technologique - mais avec l’intermédiaire du livre lu et annoté en commun. Notre façon de communiquer les uns avec les autres me semble faire partie du coeur du roman, dans le fond comme dans la forme. Chacune de ces manières de communiquer nous situe dans un rapport au temps différent ; du staccato fébrile de la vie parisienne - boulot, sorties, soirées, bilans des coups d’un soir - aux lettres posées qui permettent de faire le récit de sa vie auprès de quelqu’un de confiance. Là-dedans, la passion amoureuse introduit le désordre, la faille dans le rythme bien rangé.

« Tout peut s’arrêter là. Rien ne l’oblige à le revoir. Mais Sarah a un jour, une heure et un lieu. »

Mes passages préférés sont tous ceux qui suivent l’évolution psychologique de Sarah ; ses espoirs, doutes, faux-semblants. Plus que des crises, les épreuves qu’elle traverse sont des expériences transformatrices : on grandit avec elle. À ce compte, j’aime énormément la fin, qui sonne très juste par rapport à l’histoire.

Roman d’apprentissage autant (ou plus) qu’histoire d’amour, il fait grandir sa.son lecteur.trice avec l’héroïne. C’est un roman qui parvient à raconter quelque chose de contemporain et d’unique sur le thème universel de la passion.

G.C.

La Marelle, Samantha Bailly. Auto-édition, 2018.

Samantha Bailly, née le 16 novembre 1988, est une autrice française. Issue d'un parcours littéraire, elle est détentrice d'un master de littérature comparée et d'un master de lettres appliquées aux techniques éditoriales et à la rédaction professionnelle. En parallèle de ses études, elle a travaillé au sein de la société de jeux vidéo Ubisoft. Son premier roman, La Langue du silence, réédité aux éditions Bragelonne sous le titre d’Oraisons, a reçu le prix Imaginales des Lycéens 2011 et le prix Jeunesse Marais Page 2011. Le 24 mai 2017, elle est élue présidente de la Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse.

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