JOUR 317 - Le Ravissement des innocents, Taiye Selasi

JOUR 317 - Le Ravissement des innocents, Taiye Selasi

Magnifique roman qui m’a envoûtée dès les premières pages. On part de presque rien, un homme d’âge mûr contemplant son jardin chatoyant. Et déjà là, on a tout en germe : la délicatesse de sa contemplation, l’incongruité de son regard sur la nature, et l’événement minuscule et énorme qui va surgir.

« Un jardin chatoyant.

Une moiteur chatoyante.

Kweku s’arrête sur le seuil, hors d’haleine, le contemple, une épaule contre la porte coulissante à moitié ouverte et, le coeur serré, pense que le monde est parfois d’une trop grande beauté. Il ne fait pas le poids, impossible de l’accepter - la rosée sur l’herbe, la lumière sur la rosée, la tonalité de la lumière - pour le médecin qu’il est, conscient que de tels miracles durent rarement l’espace d’une nuit ; ils se produisent mais sont éphémères dans le monde qu’il connaît, un lieu brutal, absurde, épuisant, où ils seront brisés à moins qu’ils ne disparaissent, laissant une béance dans leur sillage. »

Kweku est un brillant chirurgien ghanéen qui a fait sa vie aux États-Unis. Avec sa magnifique épouse nigériane, Folá, ils élèvent leurs quatre enfants - Olu qui ressemble tant à son père, les jumeaux si beaux Taiwo et Kehinde, et la petite dernière Sadie. Une tragédie va dynamiter leur équilibre familial ; un événement dont l’ombre portée les hantera longtemps après les faits.

« Les Sai son cinq personnes dispersées, sans centre de gravité, sans liens. Sous eux, il n’existe rien d’aussi lourd que l’argent, qui les riverait à la même parcelle de terre, un axe vertical ; ils n’ont ni racines, ni grands-parents vivants, ni passé, une ligne horizontale - ils ont flotté, se sont séparés, égarés, une dérive apparente ou intérieure, à peine conscients de la sécession de l’un d’entre eux. »

Entre le passé et le présent, les États-Unis, Londres et le Ghana, on suit chacun des personnages dans ces enchevêtrements de perceptions vraies et subjectives, d’accrocs quotidiens, de fêlures à réparer, au sein duquel ils tentent de se construire une identité.

« Elle ne regrettait pas Lagos, la splendeur, la vie formidable, l’impression de richesse - mais son identité livrée à l’absurdité de l’histoire, l’étroitesse et la naïveté de son ancienne individualité. »

Petit à petit, alors que se construit le puzzle des événements, une tension narrative s’instaure et plus j’avançais, plus il était difficile d’interrompre la lecture. On participe à l’archéologie de la psyché de chaque membre de cette famille. L’autrice mêle constamment plusieurs niveaux de récits ; la narration linéaire, l’analyse psychologique, la grâce d’un moment, la conscience d’un niveau supérieur. En dépit du tragique, de l’absurde, c’est très vivant, très humain, et cela donne envie de croire aux fils qui se renouent.

« Des rêveuses.

Des femmes très dangereuses.

Qui regardaient le monde par leurs grands yeux rêveurs et qui, au lieu de le voir tel qu’il était, « brutal, absurde », etc., songeaient à ce qu’il pourrait être ou devenir. »

G.C.

Le Ravissement des innocents, Taiye Selasi. Traduit de l’anglais par Sylvie Schneiter. Gallimard, 2014. Publication originale : Ghana Must Go, 2013.

Taiye Selasi est née à Londres et a passé son enfance dans le Massachusetts. Elle est titulaire d’une licence de littérature américaine e Yale et d’un DEA de relations internationales d’Oxford. Le Ravissement des innocents, son premier roman, est traduit en dix-sept langues.

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