JOUR 31 - Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estés

JOUR 31 - Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estés

« Toute femme sage fait le ménage de son environnement psychique, en gardant les idées claires et en veillant à la netteté du lieu où elle travaille, et réfléchit à ses projets. 

Pour certaines femmes, cette tâche signifie qu’elles devront se réserver chaque jour un peu de temps pour la contemplation, et garder propre un espace bien à elles, avec du papier, des crayons, de la peinture, des outils, des conversations, du temps, des libertés uniquement destinées à cet usage. » p.142

J’étais venue vers ce livre avec des a priori. Déjà « trop » connu, avec l’impression que ces histoires de contes seraient bien gentilles mais pas vraiment nourrissantes. J’étais en outre rebutée d’avance par une dimension psychanalytique qui me parle en général assez peu. Mais après deux recommandations de personnes que j’estime, je me suis lancée. Et ce qui m’a incitée à le lire non seulement en entier, mais en très peu de temps, c’est le style. Loin de la platitude de certains livres de développements personnels, Clarissa Pinkola-Estes utilise la poésie du conte en plein. Dès les premières phrases, j’ai aimé le lyrisme prégnant, le sentiment de quelque chose de grand qui affleure.

On m’avait dit que ce serait un livre à picorer, lire morceaux par morceaux dans un désordre intuitif - personnellement, je l’ai englouti, plongeant de conte en conte en une semaine.

L’approche de Clarissa Pinkola d’Estes consiste en deux temps. D’abord, elle raconte. En quelques pages, elle prend la plume de la conteuse du coin-du-feu pour transmettre une histoire - certaines connues comme Barbe Bleue, d’autres beaucoup moins comme les histoires de la déesse grecque Baubo. Ensuite, elle prend la plume de la conteuse-analytique (voire psychanalytique) pour tirer la substantifique moelle de l’histoire en question. Que dit-elle vraiment ? Quelle est sa signification ?

Ce deuxième volet aurait pu être trivial ou agaçant, et il n’en a rien été. Ses pistes d’interprétations m’ont parfois paru si étranges que je les ai lues plusieurs fois en me demandant quels outils méthodologiques elle pouvait avoir employé pour passer de l’histoire à son sens. Etrangement, alors même que cela froisse mes vieux réflexes d’analyse de texte, c’est un décalage qui m’a plu. Il m’a paru stimulant. On sent la bienveillance, on se sent réconfortée par une parole qui ne nous est pas personnellement destinée et pourtant évoque forcément des situations vécues. Une sagesse de la vie affleure en permanence.

Sans jamais vraiment parler de féminisme, Clarissa Pinkola-Estés thématise l’expérience féminine comme peu de livres que j’avais lus jusqu’alors le faisaient. La maternité, le désir féminin, les difficultés propres aux femmes.

« Cette sur-adaptation par l’amabilité a souvent lieu quand les femmes craignent désespérément d’être libérées de leur esclavage ou jugées « inutiles ». p.137

Ce sont des contes qui font réfléchir et aident à se reconnecter. Clarissa Pinkola Estés croit profondément au pouvoir des histoires et cela se sent. Un conte, dit-elle, ne se transmet par n’importe comment à n’importe qui. Il a une puissance, et dans cette mesure doit être manié avec distinction par la personne qui le connaît.

C’est un livre que je recommanderais particulièrement aux femmes qui se sentent perdues, loin de leurs forces vitales, coupées des énergies et désirs qui les animent sur un plan profond. Ça n’apportera pas toutes les réponses aux questions mais cela fait se souvenir de l’état de vie intense que l’on a pu vivre à d’autres époques de sa vie et qu’on est en droit de réclamer à son existence. Des besoins profonds : mener une vie créatrice, prendre soin des siens, être seule, se sentir connectée à ses valuers, être ensemble… Ça transmet de l’énergie et l’envie de retrouver une spontanéité que la vie peut parfois éroder.

« L’âme sauvage se nourrit donc continuellement de nouvelles choses, entièrement originales, de nouveaux engagements, de nouvelles orientations artistiques, du travail qui est en train de mijoter. (…) Sans feu, nos grandes idées, nos pensées originales, nos désirs, nos élans ne cuisent pas et tout le monde reste sur sa faim. » p.144

En filigrane tout au long du roman est évoquée l’image du loup. La femme comme louve, les femmes comme meute. Un des conseils qui m’a le plus marqué est le suivant : « Hurlez souvent » (qui est à prendre dans un sens métaphorique… mais peut-être aussi parfois littéral). Hurlez, pas dans le sens du hurlement colérique mais du hurlement à la lune du loup qui appelle sa bande : hurlez comme vous appelleriez de loin l’être cher. 

Faites entendre votre voix pour que vos semblables vous entendent : criez la première pour attirer la meute dans laquelle vous vous sentirez chez vous. J’aime bien ce conseil à une époque où l’on a l’impression que sa petite voix individuelle n’a pas d’intérêt ni de légitimité. Au contraire ; chaque voix est nécessaire et si vous faites entendre la vôtre, vous pourriez bien faire du bien à quelqu’un d’autre.

« (…) Nous apprenons à laisser naître ce qui doit naître, que toutes les personnes adéquates soient présentes ou non. La nature ne demande pas la permission quand il s’agit de naître et de fleurir. Faits comme elle. En tant qu’adultes, nous avons moins besoin de permission que d’encourager encore les cycles sauvages, que d’en générer encore, que d’avoir une vision encore plus originale. » p. 167

G.C.

Femmes qui courent avec les loups, Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, Clarissa PInkolas-Estés. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-France Girod. Grasset, 1996.

Édition originale : Women Who Run With the Wolves, Myths and Stories of the Wild Woman Archetype. 1992. Ballantine Books.

Clarissa Pinkola Estés est née le 27 janvier 19451 au Mexique, et a grandi aux États-Unis, dans une famille d'origine hongroise qui l'a adoptée. Elle est diplômée en ethnologie et en psychologie clinique (Ph.D.). Elle est conteuse et psychanalyste. Elle est connue pour sa pratique clinique sur les situations post-traumatiques.

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