JOUR 305 - Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet // Chronique de Claire Porcher

JOUR 305 - Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet // Chronique de Claire Porcher

Je ne lis jamais d’essais, je déteste ça. Déjà il n’y a pas assez d’action et d’amour, et puis il faut lire plein de notes de bas de page. Beurk.

Mais Mona Chollet écrit des essais pour les amoureux de fiction comme moi : elle déroule son propos comme dans un roman, le ponctue de citations variées et brillantes, mais aussi de ses propres réflexions, d’anecdotes de sa vie, le tout avec un humour pinçant et délicieux.

Mona Chollet introduit son ouvrage avec une petite mise en perspective historique de l’archétype de la sorcière : son invention, sa chasse, sa permanence, sa renaissance, son adaptation aux évolutions de la société (y compris à la société de consommation, malheureusement ou heureusement). Dans cette introduction, je l’avoue, j’ai appris mille choses :

« Ainsi, on fait souvent l’erreur de situer [les chasses aux sorcières] au Moyen Âge, dépeint comme une époque reculée et obscurantiste avec laquelle nous n’aurions plus rien à voir, alors que les grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance – elles ont commencé vers 1400 et pris de l’ampleur surtout à partir de 1560. »

A partir de ces données, elle déploie une théorie particulièrement séduisante (qui s’appuie sur des sources variées et solides) : au sortir du Moyen Âge, la modernité a eu besoin, pour se développer, d’écraser le système qui préexistait, à savoir une relative harmonie avec la nature. Les femmes, qui étaient la majorité des personnes qui pratiquaient une forme de médecine empirique, devaient disparaître ou être suffisamment « remises à leur place » pour que le système nouveau puisse éclore. Mona Chollet emploie pour désigner les chasses aux sorcières le terme « crime de masse », plutôt justifié selon moi.

Elle explore ensuite la permanence de cette figure-repoussoir de la sorcière à notre époque, à travers plusieurs comportements féminins et leur répression par la société : les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfants, par exemple, ou celles qui assument les marques de leur vieillissement au lieu de les cacher… En bref, on n’a pas fini de chasser les sorcières, ou du moins de les dénoncer et de les accuser de tous les maux.

Mona Chollet n’épargne aucun parallèle angoissant à son lecteur : les chasses aux sorcières ayant visé les femmes qui cherchaient à être libres, il faut voir dans la violence conjugale actuelle (et notamment les meurtres de femmes au moment de la rupture avec le conjoint violent) une forme de « privatisation » de la chasse, par exemple. Autre sujet intéressant : le fait que les femmes aient été éloignées du travail (hors sphère domestique) ne date pas de toute éternité, puisque la plupart des corporations médiévales comptaient de nombreuses femmes ; c’est à la Renaissance qu’il a été décidé de réserver la sphère publique et le travail en dehors du foyer aux hommes. Une période que l’on nous a vendue comme progressiste mais qui ne l’est absolument pas, donc.

Enfin, la partie que j’ai trouvée la plus intéressante est la dernière, qui indique que notre rapport au monde et à la nature est directement hérité des réflexions issues des chasses aux sorcières. Descartes écrit que l’homme doit se rendre « comme maître et possesseur de la nature » et il a été exaucé : depuis, dans tous les champs scientifiques (la médecine en particulier), l’homme se pose de manière surplombante par rapport à une nature (imaginée comme féminine) qui ne doit pas lui faire obstacle. De même, le progrès économique s’appuie sur une domination de la nature et de ses ressources. Selon Mona Chollet, c’est cette attitude méprisante envers l’environnement qui a mené à la catastrophe écologique actuelle, et c’est pourquoi il est si difficile de l’endiguer et de faire marche arrière : cette culture est à la base de nos sociétés. Mais au fur et à mesure des progrès scientifiques, les certitudes volent en éclat, comme l’écrit Starhawk dans Femmes, magie et politique, citée par Mona Chollet dans son ouvrage :

« La physique moderne ne parle plus des atomes séparés et isolés d’une matière morte, mais de vagues de flux d’énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l’énergie et la matière ne sont pas des forces séparées mais des formes différentes de la même chose. »

Sorcières de Mona Chollet fait un carton en librairie mais le classement des meilleures ventes est encore rempli de bouquins fascisants et effrayants : faites-leur un sort et jetez-vous sur cet essai passionnant !

Claire Porcher

Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, éditions La Découverte, label Zones

Mona Chollet est journaliste au Monde diplomatique. Elle est notamment l’autrice de Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine et de Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (Zones, 2012 et 2015).

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