JOUR 302 - Ne suis-je pas une femme ? bell hooks, préface d’Amandine Gay

JOUR 302 - Ne suis-je pas une femme ? bell hooks, préface d’Amandine Gay

Une chronique en mode version courte (hum) ; j’essaierai de faire une version plus détaillée concernant le fonds de l’argumentation après avoir un peu laissé reposer la lecture.

Deux textes nécessaires dans ce livre : le texte original de bell hooks ; et la préface d’Amandine Gay. Celle-ci, retraçant l’histoire des femmes féministes afrodescendanes, souligne à quel point nous avons, en France, des trous noirs dans notre connaissance de notre propre histoire, de notre propre rôle, de nos impasses concernant un racisme systémique et invisibilisé avec une histoire coloniale encore trop largement écartée des récits médiatiques. Amandine Gay explique comment elle-même a pris conscience combien les théoriciennes afroféminsites américaines lui ont donné accès à des outils conceptuels puissants, vecteurs d’émancipation.

« En tant que femme et Noire, il m’aura fallu passer pas Sciences Po et le féminisme blanc pour véritablement apprécier le célèbre dicton « Knowledge Is Power » (La connaissance, c’est le pouvoir) car c’est en étudiant et en militant que j’ai compris que, pour les Afro-descendantes, l’accès à la littérature afroféministe anglophone est un formidable ressort de pouvoir. L’occultation de la question raciale en France est un problème éminemment politique, d’autant plus qu’elle est à l’origine de nombreux traumas individuels et collectifs au sein de notre communauté. »

bell hooks est une théoricienne pionnière des mouvements afroféministes. Elle est l’une des premières à avoir analysé en détail les raisons pour lesquelles les femmes noires se trouvaient à l’intersection de deux dominations, celles du racisme et du sexisme.

Cette double oppression a eu une conséquence paradoxale, qui est qu’elles n’ont été prises en compte ni par les mouvements pour les droits civiques, ni par ceux du féminisme. 

Les personnes noires dont on défendait les droits étaient, par défaut, les hommes noirs. Les femmes dont on défendait les droits étaient, par défaut, les femmes blanches.

Le travail d’analyse des positions historiques et politiques de chaque groupe, les femmes noires, les hommes blancs, les hommes noirs, les femmes blanches états-unien.ne.s est tout simplement impressionnant. Il est impressionnant par son sens de la nuance. Tout en maintenant une limpidité absolue de propos, structurée par l’analyse des différents systèmes oppressifs, elle définit petit à petit les positions de chaque groupe les uns par rapport aux autres. La complexité de l’interprétation écarte tout manichéisme.

Son analyse débusque notamment les groupes qui auraient été tentés de se poser en victimes parfaites. Les hommes noirs, comme les féministes blanches, dans leur lutte pour l’égalité des droits, ont fait l’impasse des femmes noires dans leurs prises de position, constructions idéologiques et politiques. Loin d’être anodine, cette impasse marque l’échec, dans une certaine mesure, de chacun de ces groupes de proposer une vision politique radicalement différente de la culture dominante américaine : une culture capitaliste, patriarcale, raciste, impérialiste.

« Parce que le mouvement des femmes a été assimilé à l’acquisition de privilèges au coeur de la structure de pouvoir masculine blanche, les hommes blancs - et non les femmes, qu’elles soient noires ou blanches - ont établi les conditions selon lesquelles les femmes sont autorisées à entrer dans le système. Une des conditions édictées par les sexistes est qu’un groupe de femmes n’aura le droit à des privilèges que s’il soutient activement l’exploitation et l’oppression d’autres groupes de femmes. »

Au sein de cette culture, les groupes oppressés ont tissé des alliances de courte-vue qui témoignaient de leur enlisement au sein de ce système bien plus que leur radicalité révolutionnaire. Ainsi des leaders noirs des mouvements pour les Droits civiques ont-ils pu recourir à des rhétoriques et idéologies sexistes, qui réaffirmaient leur rôle de domination par rapport aux femmes noires et s’inscrivaient dans une image de la masculinité respectable aux yeux des hommes blancs.

« De même que les hommes noirs, beaucoup de femmes noires pensaient que la libération noire ne pourrait advenir que par la formation d’un solide patriarcat noir. »

De l’autre côté, les féministes blanches, lorsque des enjeux les ont mises en compétition avec les personnes noires, ont révélé l’étendue de leur racisme. Ainsi, voyant que les hommes noirs pourraient obtenir le droit de vote avant les femmes, certaines ont recouru à l’argument que le droit de vote des femmes contribuerait à asseoir l’impérialisme de la race blanche. Sans penser, ou se refusant à penser, qu’elles omettaient les femmes noires de l’équation pour se concentrer sur leurs propres intérêts, qu’elles posaient comme universels.

« En soutenant le droit de vote des hommes noirs tout en condamnant les militantes blanches des droits des femmes, les hommes bancs révélèrent la profondeur de leur sexisme - uns sexisme qui était, pendant une courte période de l’histoire états-uniennes, plus important que leur racisme. Avant que les hommes blancs ne soutiennent le droit de vote des hommes noirs, les militantes blanches avaient cru que s’allier avec les militant-e-s noir-es- ferait avancer leur cause, mais quand il s’est avéré probable que les hommes noirs pourraient accéder au droit de vote tandis que les femmes en resteraient privées, la solidarité politique avec les personnes noires fut oubliée et les militantes blanches tentèrent alors de détourner les hommes blancs de leur projet de soutenir le droit de vote des hommes noirs en invoquant la solidarité raciale. »

C’est un livre d’une finesse d’analyse sociologique et politique qui me semble faire modèle. En tant que femme blanche, de classe moyenne éduquée, il m’aide à prendre conscience que j’ai des biais inconscients dus à ces différents éléments de mon identité ; des biais dont il est vital de prendre conscience. Il me donne l’impression d’acquérir plus d’outils pour penser les enjeux et luttes politiques ; pour avancer dans la méfiance quant aux faux discours universalisants qui cachent de vrais discours de dominants ; et pour continuer à oeuvrer, individuellement et collectivement, pour essayer d’être un humain plus conscient.e de ses pensées, de ses mots, de ses actes, de ses choix.

« Pour moi le féminisme n’est pas seulement la lutte pour en finir avec le chauvinisme mâle, ou un mouvement dont le but serait de s’assurer que les femmes ont les mêmes droits que les hommes, c’est un engagement à éradiquer l’idéologie de la domination qui imprègne la culture occidentale à différents niveaux - le sexe, la race et la classe pour ne nommer qu’eux - et un engagement à réorganiser la société états-unienne afin que le développement personnel des personnes puisse l’emporter sur l’impérialisme, l’expansion économique et les désirs matériels. »

À lire absolument.

G.C.

Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, bell hooks. Préface d’Amandine Gay. Traduit de l’anglais par Olga Potot. Editions Cambourakis, 2015. Titre original: Ain’t I a Woman? Black Women and Feminism, 1982. 

Autrice et activiste féministe africaine-américaine née dans le Kentucky, bell hooks a été marquée dans son enfance par les lois de ségrégation raciale, notamment en allant dans une école publique réservée aux Noir·e·s. Influencée par la pédagogie de Paulo Freire, elle enseigne l’anglais, l’histoire africaine-américaine et les études féministes dans différentes universités. Elle a écrit sur de nombreux sujets comme la pédagogie, la sororité, la restauration de l’estime de soi, l’impérialisme blanc, la culture populaire…

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