Jour 30 - Infinités, Vandana Singh

Jour 30 - Infinités, Vandana Singh

« La vie de Ramnath Mishra changea pour toujours un beau matin alors qu’il feuilletait le journal dans la véranda - un rituel qu’il avait observé durant les quarante dernières années de son existence - quand son épouse reposa bruyamment sa tasse de thé et annonça : 

« Je sais enfin ce que je suis. Je suis une planète. »

Le genre de livres de science-fiction selon mon coeur. Ce recueil peut faire penser à de nombreux auteurs - tout en ayant sa voix unique. Ray Bradbury pour son art de la nouvelle ; Borgès pour le vertige de l’infinité ; Théodore Sturgeon pour les visions presque abstraites à force d’être métaphysiques ; Edwin Abbott Abbott pour l’art de rendre les mathématiques émouvants (dans Flatland qui avait été un bonheur absolu de lectrice l’an dernier). Mais au-delà des connexions littéraires, Vandana Singh développe son style propre avec un brio poétique et intelligent qui m’a emportée.

Dans chacune des nouvelles, la densité provient du mélange des genres et des influences. Ici, la science-fiction ne s’impose pas comme un univers posé sur le nôtre. Elle s’immisce à travers les fissures d’un monde bien réel, où les personnages ont des vies tout à fait pragmatiques. Le regard de Vandana Singh se pose avec autant de soin sur les réalités sociales et religieuses que mathématiques. Beaucoup de ses personnages principaux sont des femmes. Jeunes filles ou femmes mariées, ou encore divorcées, elles n’ont rien de volontairement rebelle au départ… mais elles sont bien malgré elles décadrées. Subtilement hors-norme. Habitées par des forces plus grandes qu’elles-mêmes. Connectées.

« Elle contempla ses deux mains, les vallées familières de fleuves et d’affluents courant sur leurs paumes, et elle vit qu’elles étaient à la fois semblables et différentes. D’autres mains poussaient sur ses mains, une infinité entrevue de mains, de jeunes mains, de vieilles mains, lisses et ridées. Elle reprit son souffle et étouffa un sanglot.

« Que m’est-il arrivé ?

- Rien. Vous vous voyez telle que vous êtes en plus de trois dimensions. »

Comme dans des nouvelles fantastique, la narration démarre souvent dans un environnement quotidien - un rond-point au coeur de Delhi, la maison d’un couple tout juste divorcé, un étang - jusqu’à ce que la réalité subisse une déchirure dont on mettra un certain temps (voire un temps infini) à comprendre la nature exacte. Parfois l’on explorera des paysages extraterrestres d’un surréalisme pur ; parfois on tentera d’interpréter des phénomènes étranges à l’aide de théories mathématiques ; souvent on se laissera simplement éblouir par la beauté fascinante des visions qui se mettent à hanter les personnages.

« Le monde est pareil à un oeuf craquelé, dit-elle. Notre monde, je veux dire, celui où nous vivons; Tout ce que nous savons, voyons et comprenons est à l’intérieur de cet oeuf. Mais les craquelures nous apprennent qu’il y a des choses à l’extérieur - un monde qui dépasse notre entendement… »

G.C.

Infinités, Vandana Singh. Traduit de l'anglais par Jean-Daniel Brèque. Editions Denoël, 2016.

Née en Inde, à New Delhi, fille de deux professeurs de littérature anglaise, Vandana Singh a grandi à l’ombre de Shakespeare et Keats. Devenue professeur de physique aux États-Unis, elle s’est tournée vers l’écriture, notamment la science-fiction et la fantasy, à cause de la richesse de ces genres et des possibilités qu’offrent leurs thématiques propres. Depuis 2002, elle a publié deux romans pour la jeunesse, une vingtaine de nouvelles et un court roman de science-fiction, Distances.

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