JOUR 291 - Cent ans, Herbjørg Wassmo

JOUR 291 - Cent ans, Herbjørg Wassmo

Aïe, quelques jours de silence sur ce blog, pour cause de déménagement. Et quand il faut passer ses journées à mettre les livres en cartons, c’est plus dur de 1/ les lire et 2/ les chroniquer…

Mais une pépite est sortie de ces quelques jours de silence : entre deux romans à ranger, il y a ce livre, Cent ans, qui a surgi. Je ne l’avais jamais vu dans les étagères et je ne sais pas d’où il vient. Avec ses six cents pages format poche, j’aurais pu le réserver à la pile à lire de l’an prochain. Mais, une nuit d’insomnie où les muscles protestent des cartons déplacés toute la journée, j’ai commencé. Je l’ai fini après une semaine, un trajet en train et une autre insomnie, émue et enrichie comme après un voyage spatio-temporelle.

Saga familiale et épopée de cent ans dans le nord de Norvège. L’autrice-narratrice est une petite fille, puis une adulte, qui nous raconte le projet d’écriture. Entreprendre le récit de sa famille pour guérir de blessures qu’elle ne pourra jamais formuler qu’à demi-mots. Des blessures causées par le menaçant lui, désigné toujours en italique - son père. Écrire sa famille, c’est entreprendre « la tâche essentielle, celle d’essayer de le considérer comme un être humain. Non pas pour lui pardonner, mais pour sauver mon âme. »

Cela l’entraîne loin, très loin dans le passé. À la fin du XIXème siècle, elle suit à la loupe la vit de ses aïeules. Mariages, choisis ou résignés, relations de familles, maternités, décès, déménagements, vies des maisonnées : avec un talent de conteuse hors-pair, elle déploie dans un quotidien de grand nord, l’éventail de la vie, de l’amour et de la mort. Les figures de femmes se succèdent, se complètent, interagissent, esquissent un état de la condition féminine - et, plus généralement, humaine.

« Autrefois, Sara Susanne avait bien aimé les mariages. Avoir des habits neufs. Aider ses soeurs à se coiffer ou s’habiller. Ricaner et s’amuser. Échanger des secrets. Elle n’avait jamais pensé que, pour la mariée, c’était là le dernier jour de sa vie. Comment avait-elle pu être bête à ce point ? »

Omniprésente, la question de la maternité ; mais jamais traitée de façon surplombante - au contraire, intégrée à la vie, rythmant celle-ci, elle présente des facettes multiples. Aussi bien physiques et psychologiques que sociales que financières. En toile de fonds, l’Histoire, distante ou pressante selon les décennies, façonne aussi ces existences.

Les sauts dans le temps sont magnifiquement menés. Quatre générations de femmes dont les vies sont racontées en alternance ; le rythme mêle les cycles récurrents et les événements inédits. Les histoires de chacun.e s’entrelacent par-delà les générations, pour former une continuité complexe de mère en fille. Il y a une ampleur et une générosité de narration dans cette histoire familiale ré-imaginée qui font émerger des personnages à la fois bien campés dans le réel et auréolés d’une dimension mythique.

« Ma grand-mère Elida est la première à me faire comprendre qu’il est normal pour un être humain, quels que soient son sexe et sa situation, d’avoir envie d’aller ailleurs. De partir. Que moi aussi j’ai cette possibilité. Probablement a-t-elle aussi laissé entendre que le soi-disant amour maternel n’est pas nécessairement un sentiment inné. Qu’il est plutôt inhumain de l’exiger. Je crois que c’est elle qui me fait admettre que la soif d’amour et de liberté peut être plus forte que l’instinct maternel. »

Ça donne un peu le vertige, en refermant le livre, de se trouver avec une telle hauteur de vue sur plusieurs générations. Je me remémore les vies de chacun des personnages, m’interrogeant sur les marges de manoeuvre que chacun.e a pu avoir. Quelles options s’offraient vraiment à elleux ? Quelle part de regrets, quelle part de bonheur, quelle part de liberté conquise pour chaque existence ? Combien de choix faits par nécessité, impulsivité, ou profonde envie ? Combien d’amour, de relations de survie, de blessures transmises à ses descendants ?

Je me suis sentie progressivement connectée aux personnages de ces récits, où la l’existence se condense dans les événements minuscules et grandioses que sont une pêche réussie, la traversée d’une tempête, un déménagement à la ville ou encore la peinture d’un retable…

G.C.

Cent ans, Herbjørg Wassmo. Traduit du norvégien par Luce Hinsch. Editions GaÏa, 2011.

Herbjørg Wassmo, née en Norvège en 1942, vit à Hihnöy, une petite île située au nord du Cercle polaire. Très populaire dans les pays scandinaves, cette ancienne institutrice férue de poésie se consacre à la littérature depuis vingt ans. Après la trilogie de Tora (La Véranda aveugle, La chambre silencieuse, Ciel cruel), elle connaît un grand succès avec la trilogie « Le livre de Dina » (Les Limons vides, Les Vivants aussi, Mon bien-aimé est à moi), puis Fils de la Providence. Herbjørg Wassmo achève l’épopée de la flamboyante Dina avec la trilogie « L’Héritage de Karna ». Le Livre de Dina a depuis été porté à l’écran par le metteur en scène danois Ole Bornedal avec Gérard Depardieu, Maria Bonnevie et Pernilla August dans les rôles principaux. Herbjørg Wassmo a également publié La Fugitive, Un verre de lait, s’il vous plaît et Cent ans.

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