JOUR 281 - Reflets dans un oeil d’or, Carson McCullers

JOUR 281 - Reflets dans un oeil d’or, Carson McCullers

Des états de demi-conscience d’être humain. États de consciences latents, imprévisibles, en formation. Ils sentent confusément que quelque chose est à l’oeuvre autour d’eux et, pire, en eux. Mais quoi ? Il leur faudrait plus d’intelligence, plus de courage surtout peut-être, pour se pencher dessus et l’observer vraiment. Ils vivent dans des circonstances et une société qui maintiennent aussi un brouillard sur ce flou qui cherche à émerger en eux. C’est ce qui arrive à certains des personnages de ce roman, et c’est magnifiquement décrit.

Tout commence de manière la plus anodine. Le capitaine d’une caserne demande à ce qu’on désherbe une partie de son jardin. C’est un autre soldat que celui prévu qui vient ; celui-ci est en charge des écuries. Il fait du zèle, coupe les branches d’un arbre qu’il n’aurait pas dû élaguer. C’est perturbant pour le capitaine.

Comment, de ce point de départ minime, arrive-t-on à des scènes emplies de sens et de portée ? Je ne peux pas dire grand chose ; lentement, lentement, on s’immerge avec eux, le petit cercle du capitaine et de sa femme, de leurs voisins et leur domestique, du soldat d’écurie. Je ne dirais pas que ces personnages, à deux exceptions près, soient attachants. Mais ils donnent le sentiment d’exister. Ils font vivre des moments de joie farouche ; de haine retenue ou de frustration en lente explosion.

« Derrière lui, il y avait une histoire de splendeur barbare, de décadence financière et de morgue héréditaire. Mais la génération dont il faisait partie n’était pas arrivée à grand-chose : l’unique cousin du capitaine était agent de police à Nashville. Très snob, mais dépourvu de vraie dignité, le capitaine attachait une importance disproportionnée au passé disparu. »

L’autrice approche, et cerne, aigle acéré, les plaques tectoniques à l’oeuvre à l’intérieur de ses personnages. On sent pour eux des tremblements de terre, mais à l’extérieur seuls de maigres signaux transparaissent. De quoi sont-ils capables ? On n’en est pas sûrs ; et eux ne le savent pas, ne cherchent pas à le savoir. Le creux où bouillonnent, moisissent, agissent des émotions qui nous laissent… quel libre-arbitre au juste ? 

« Le capitaine avait trois mots au coeur. N’ayant pas assez de souffle pour les articuler, il les formait sur ses lèvres tremblantes : « Me voilà perdu. » Or, ayant renoncé à survivre, voici que le capitaine revint soudain à la vie. Il sentit sourdre en lui un immense élan de joie. »

Lecture marquante comme une lente détonation. 

G.C.

Reflets dans un oeil d’or, Carson McCullers. Traduit de l’anglais par Pierre Nordon. Editions Stock. 2001. Publication originale : 1941.

Carson McCullers, née Lula Carson Smith (1917-1967), est une romancière et nouvelliste américaine. Après des études à l'Université Columbia, puis à l'Université de New York, elle publie, en 1936, une nouvelle intitulée Wunderkind et commence à travailler sur son premier roman Le cœur est un chasseur solitaire, initialement intitulé Le Muet. En 1937, elle épouse Reeves McCullers et s'installe à Charlotte, Caroline du Nord, où elle achève Le Muet, publié sous le titre Le cœur est un chasseur solitaire en 1940 : elle a alors 23 ans. L'année suivante, en 1941, paraît un deuxième roman, Reflets dans un œil d'or. En 1946, elle publie son troisième roman, Frankie Addams, rencontre Tennessee Williams et part voyager en Europe avec son mari. À la suite de problèmes de santé, elle tente de se suicider en 1947 et est hospitalisée à New York. En 1952, elle s'installe en France avec son mari, dans l'Oise, à Bachivillers. L'année suivante, après le suicide de son mari, elle rentre aux États-Unis. Son quatrième et dernier roman, L'Horloge sans aiguilles, est publié en 1961. Elle meurt des suites d'une hémorragie cérébrale en septembre 1967.

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