JOUR 279 - Elle joue, Nahal Tajadod

JOUR 279 - Elle joue, Nahal Tajadod

Résumé « Deux femmes se parlent. Deux Iraniennes. La première, née après la révolution de 1979, et qui n’a connu que le régime islamique, est une jeune comédienne au succès grandissant. La seconde, écrivain reconnu, a grandi dans l’Iran du Shah.

Nous les suivons pas à pas dans leur vie quotidienne. La première raconte son enfance, sa découverte de l’amour, ses engagements politiques, ses démêlés avec la censure, son exil. La seconde, installée à Paris depuis trente ans, se souvient de l’Iran de sa jeunesse où elle pouvait se promener sans foulard et en minijupe.»

Biographie, analyse, témoignage, roman, conte. Ce livre oscille entre ces pôles ; de chacun, il tire une substance et des outils pour raconter le mystère d’une vie entourée de celui d’un pays, d’une époque. Grande richesse dans ce livre passionnant, poignant, subtil.

La mise en scène de l’écrivaine permet de nuancer, tout au long du récit, le propos ; de le mettre en abîme. Elle compare sa vie, son enfance et son Iran à celle de la jeune femme dont elle fait une héroïne de roman par son récit.

« Sheyda a vingt-huit ans. Elle est née six ans après mon départ de l’Iran et quatre ans après l’instauration de. La République islamique. Elle est cet Iran que je ne connais pas, que je cherche à happer, à saisir, cet Iran qui attire et terrorise, qui danse et pleure, qui ment pet prie, qui boit et jeûne, qui célèbre la fête du Feu et qui se flagelle pour l’imam Hosseyn. Malgré tous les livres et tous les articles sur les paradoxes et les contradictions de sa société civile, l’Iran, pour la plupart des gens, et pour moi aussi, reste inaccessible, échappe à toute définition ou analyse. »

Elle ne raconte pas la vérité ; mais le cinquième de vérité qui est la vérité de son héroïne, de son interlocutrice, qui est son témoignage. Le regard de l’écrivaine sur son personnage est celui d’un respect conscient que le mystère de la vie qu’elle écrit lui restera entier ; comme celui de son propre pays.

« Ce n’est pas la vérité qui m’intéresse. Je veux juste capter ce qu’elle dit, ce qu’elle veut dire, ce qu’elle veut laisser comme témoignage, même, et surtout, si elle joue. Je me contente moi aussi de son cinquième de vérité. La vérité est toujours, heureusement, ailleurs. Je n’écris pas pour la juger. Elle est un personnage de roman. »

Personnage de roman par exemple lorsqu’on apprend qu’après avoir été agressée à l’acide dans une rue de Téhéran jeune adolescente, elle décide de sortir déguisée en garçon.

« Seule, elle retire sa chemise, bande ses seins dans un immense châle, serre, serre encore, met un jean, des baskets, un bonnet. Et elle sort. Elle sort en garçon. Dans la rue, elle retire même le bonnet. Elle marche dans les rues de la République islamique sans foulard. (…)  Elle est devenue ombre, vents souffle. Elle n’a plus de consistance, plus de contour. On a éteint les projecteurs qui pointaient ses sien - elle dit l’équivalent persan de « nichons ». Elle n’est plus une fille, elle est un être humain. Quelle puissance ! »

C’est par le plus intime d’une vie qu’on perçoit, lecteur extérieur, l’HIstoire, la politique, un pays. On parle d’agression à l’acide, de jeu d’acteur, de fêtes interdites, d’exil, d’art, d’amour. On vit les bouleversements de la vie de Sheyda, et parfois on prend un recul qui donne le vertige par une intervention de la narratrice écrivaine.

« Je me demande si j’aurais été capable de faire ça, de me raser les cheveux, de m’engloutir, garçon, dans le coeur de la ville. Non, certainement pas. L’Iran dans lequel j’ai grandi envoyait ses championnes de natation en Europe et aux États-Unis. J’étudiais dans une école mixte qui entretenait une piscine olympique où nous plongions allègrement, en bikini. Dans l’Iran de mon enfance, les filles ne pouvaient pas se marier avant l’âge de dix-huit ans. Les hommes devaient se contenter d’une seule épouse. Le mariage temporaire était illégal. Les femmes votaient et étaient éligibles depuis 1963, bien avant la Suisse, l’Espagne et le Portugal. Dans l’Iran de mon enfance, la réponse à un adultère n’était pas la lapidation. »

Ce qui se joue à la frontière entre les codes du genre littéraire, et dans le rapport entre l’écrivaine-biographe et son sujet, c’est un livre dangereux.

« Je sais qu’en écrivant ce livre, je devrai me justifier auprès d’Alex, de la famille de Sheyda, de la mère du désigné, de la veuve du metteur en scène islamiste, auprès de mon ami exilé, auprès des services secrets iraniens. Tous me disent que je ne dois pas écrire ce livre. Et c’est pour cela, sans doute, que je l’écris. »

Dans sa complexité, un livre où le récit comme la connaissance historique se mettent au service d’une sensibilité toujours sur le fil ; recherche exigeante pour essayer de capter une vérité, un cinquième de vérité, dans ce qui est tissé de mystères, de mensonges nécessaires ou de propagandes terrorisante. La vérité d’un pays, d’une génération, d’une vie ; la vérité dans la beauté d’une scène à jouer, d’un drame personnel lié au drame historique ; la vérité d’une rencontre parmi celles qui sont contrefaites… Une lecture qui me restera en mémoire.

« Elle croyait n’être partie que pour un instant, pour un aller-retour, pour une escapade, et elle est partie pour toujours. La voici loin de ses souvenirs, loin du temps, comme si son pays s’éloignait à toute vitesse. (…) 

Elle est déjà quelqu’un d’autre. Je l’ai là devant moi en exilée novice. Et tout ce que j’ai à espérer ce qu’elle n’aura pas à écouter, dans trente ans, une autre Iranienne lui parler de son pays et de ce qui, en elle, lui manquera, et pour toujours. » 

G.C.

Elle joue, Nahal Tajadod. Albin Michel, 2012.

Née en 1960, Nahal Tajadod quitte l’Iran pour la France en 1977, et étudie à l’INALCO où elle obtient un doctorat de chinois. Sa thèse, Mani, le Bouddha de lumière, présente pour la première fois la traduction et le commentaire d’un texte manichéen écrit en chinois, véritable catéchisme et seul témoignage rédigé par les manichéens eux-mêmes. Elle travaille depuis sur l’apport iranien à la culture et à la civilisation chinoises. Le bouddhisme, le christianisme, le manichéisme, le zoroastrisme, le judaïsme et l’islam furent, en effet, diffusés en Chine par des missionnaires originaires d’Iran. Issue d’une famille d’érudits iraniens (son grand-père fréquentait Lawrence d Arabie), Nahal Tajadod a été initiée au soufisme dès son enfance. Elle a participé à la traduction de poèmes de Rûmi et a écrit la biographie romancée de ce grand maître du soufisme.

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