JOUR 270 - La Fin du courage, Cynthia Fleury

JOUR 270 - La Fin du courage, Cynthia Fleury

Qu’est-ce qui fait le courage ? 

Cynthia Fleury explore cette question, traitant à la fois du courage pour un individu-citoyen, pour une société, et pour un politique. Si la lecture de l’essai nécessite une attention et une concentration particulière, le ou la lecteur.trice s’en voit récompensé.e par une compréhension bien plus fine et riche de la notion. Celle-ci me semble essentielle, tant du point de vue privé que du point de vue public, car elle est aux fondements de tout changement de fonds, de toute innovation, de toute réflexion neuve ; de tout acte éthique aussi. 

« Chaque époque historique affronte, à un moment ou un autre, son seuil mélancolique. De même, chaque individu connaît cette phase d’épuisement et d’érosion de soi. Cette épreuve est celle de la fin du courage. »

Le grand adversaire du courage, écrit Cynthia Fleury, est en effet moins la peur que la mélancolie. Il y a des choses qu’il faut savoir craindre, redouter. Par ailleurs, il ne suffit pas d’ignorer sa peur pour être courageux. C’est un classique, mais c’est souvent plutôt en affrontant ses peurs qu’on fait preuve de courage et qu’on peut les dépasser. Alors que la mélancolie est un piège. Elle donne « l’illusion d’être plus perspicace ».

Un des terrains de la résistance à la mélancolie est celui du combat qu’on fait au mot « époque ». De très jolie façon, Cynthia Fleury aborde cette idée et notion au début, et à la fin de l’essai. L’époque, c’est « le nom historique des simulacres systématisés. » Face à l’époque, opposée à elle : l’événement, l’Histoire elle-même. L’époque rend mélancolique, l’événement oblige à agir. La mélancolie voit les simulacres. Elle déjoue ce qui sonne faux. Dans le même temps, elle n’agit pas et au contraire décourage : « derrière la mélancolie du soi trône moins l’intelligence que la peur d’un soi qui n’arrive à rien. »

Le côté décourageant du courage tient à ce qu’il n’est jamais acquis. Cynthia Fleury cite Vladimir Jankélévitch : pour lui, le courageux est celui qui a l’art de commencer.

« Le courage relève de la décision pure, celle qui fait origine ; et d’autre part, le courage comme la justice est un acte sans capitalisation possible »

On a été courageux une fois : on devra encore l’être demain. Si le courage est l’art du commencement, alors le premier enjeu du courage c’est… de vouloir. Quelqu’un qui veut, et a le courage de commencer, est toujours l’objet d’admiration. Si vous avez déjà connu des gens dans votre entourage qui, soudain, « se sont lancés », vous n’avez sans doute pas pu vous empêcher de les admirer. Parfois, ils en ont discuté pendant des mois, de ce projet, de cette idée, et vous n’y croyiez plus. Une idée dont on discute pendant des mois cesse d’être dangereuse : elle fait partie du paysage.

De manière civique, Jankélévitch fait du courageux quelqu’un qui connaît la solitude. Parce qu’il « ne délègue pas à d’autres le soin de faire ce qu’il y a à faire ». Cynthia Fleury paraphrase Jankélévitch, pour synthétiser l’idée en une phrase très belle : « Autrement dit, un sujet qui dit moins « moi » que « me voici ».

C’est l’ami qui répond présent quand vous déménagez ; c’est l’ami qui répond présent quand vous avez un projet essentiel ; c’est le citoyen qui participe aux débats et mène les actions qu’il « faut faire » ; c’est la personne qui répond présente et accepte de se mouiller. Qui elle est ? Là, en l’occurrence, ça ne compte pas. On verra plus tard, qui elle est. Il y a quelque chose qui doit être fait. Le courage témoigne d’un sens de l’à-propos, de la situation, du moment vécu ici et maintenant. 

« C’est moi qui dois la faire ; et non pas quelqu’un en général, non pas ce Moi-en-Soi, qui n’étant ni moi, ni toi, ni lui, mais seulement On, est la personne qui n’est personne. » (Jankélévitch)

Même si ce qui « doit être fait » ne nous désigne pas nominativement, cela ne veut pas dire que nous sommes interchangeables ou remplaçables.

« Que chacun ressente donc comme une invitation personnelle cette exhortation à agir, se considère personnellement, exclusivement, absolument visé par une exigence qui, pour la conscience philosophique, s’applique à tous les autres, mais pour une bonne volonté innocente me concerne seul comme si les autres n’existaient pas. » (Jankélévitch).

Dès lors, la conscience individuelle, le « souci de soi » sont nécessaires à l’existence de la Cité (de la société).

« L’injonction au courage rappelle qu’au coeur des affaires publiques l’instance du moi reste prioritaire, l’instance privée, intime au sens où son for intérieur est convoqué. Il n’y a pas de cité valide sans souci de soi. Pas d’intérêt public sans implication ni convocation du moi. Cela ne signifie pas que le moi détient l’exclusif et l’exhaustif des affaires publiques. Mais que, en tant qu’irréductible aux autres et potentiellement convocable, il est le socle sur lequel s’édifie l’intérêt collectif. »

À propos d’époque… On en parlait au début. L’époque comme mot désignant des simulacres. Cynthia Fleury conclut avec Victor Hugo. Conscient, plus que tout autre peut-être, des failles de la sienne, montrant du doigt le tyran qui gouverne, il « ne se rangera pas du côté des déçus ou des déclinologues. »

Avec son sens de la formule, Victor Hugo tranche « Désespérer c’est déserter. Regardons l’avenir. » Il fait plus que trancher : il se retourne vers ses illustres prédécesseurs, les plus grands esprits des siècles passés, et nous montrent qu’ils se sont trompés :

« Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et de déshonorer le siècle où l’on vit. Érasme a appelé le seizième siècle l’excrément des temps, fex temporum ; Bossuet a qualifié le dix-septième siècle : temps mauvais et petit ; Rousseau a flétri le dix-huitième siècle en ces termes : cette grande pourriture où nous vivons. La postérité a donné tort à ces esprits illustres. Elle dit à Érasme : le seizième siècle est grand ; elle a dit à Bossuet : le dix-septième siècle est grand ; elle a dit à Rousseau : le dix-huitième siècle est grand. »

Alors Hugo continue : 

 « Nous pouvons le dire, nous hommes du dix-neuvième siècle, le dix-neuvième siècle n’est pas le fumier. Quelles que soient les hontes de l’instant présent, quels que soient les coups dont le va-et-vient des événements nous frappe, quelle que soit l’apparente désertion ou la léthargie momentanée des esprits, aucun de nous, démocrates, ne reniera cette magnifique époque où nous sommes, âge viril de l’humanité ? » 

(Victor Hugo, Oeuvres complètes, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », « Napoléon le Peti », 1987, p.147)

Un essai à lire chaque fois que l’on se sent en train de traverser l’épreuve du découragement, voire du désespoir. 

G.C.

La Fin du courage, Cynthia Fleury. Fayard, 2010. Le Livre de Poche, 2011.

Cynthia Fleury, née en 1974, est une philosophe et psychanalyste française, Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, titulaire de la Chaire “Humanités et Santé”. Elle a longtemps enseigné la philosophie politique à l'American University of Paris, et a été également chercheur au Muséum national d'histoire naturelle. Depuis 2017, elle est professeur associé à l'École nationale supérieure des mines de Paris (Mines-ParisTech) et dirige également la chaire de philosophie à l'hôpital Sainte-Anne (GHT Paris - psychiatrie et neurosciences).

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