JOUR 269 - La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne, Adrienne Rich

JOUR 269 - La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne, Adrienne Rich

Je m’y suis reprise à trois fois avant d’écrire cette chronique. Cet essai dense m’a paru à la fois lumineux par endroits, et long à décrypter dans l’économie d’ensemble de son argumentation. Cette chronique est un bilan d’étape dans sa compréhension : je pense qu’on peut encore en améliorer l’esprit de synthèse, cela étant j’ai fait au mieux pour résumer les grands mouvements de son cheminement de pensée. Si avec le temps je le décante encore, je la reprendrai peut-être. 

En attendant, je ne peux que vous inciter à vous plonger dans le recueil d’essais d’Adrienne Rich paru aux éditions Mamamélis : il est nourrissant, éclairant, stimulant ; je pense que sa découverte a fait partie pour moi de début d’une profonde réflexion pour voir le monde différemment. Notamment parce qu’elle invite les femmes à revendiquer un enseignement digne de ce nom, et réfléchir à ce qu’elles ont vraiment besoin de savoir : bref, se réapproprier leur chemin de connaissance et leurs structures de pensée. 

I

L’hypothèse de travail d’Adrienne Rich est celui que l’hétérosexualité n’est pas une évidence biologique dont l’homosexualité féminine serait une exception. L’hétérosexualité est une institution. Elle est un construit, qui a été imposée aux femmes par la force, la violence, l’oppression physique et symbolique.

Deux questions centrales vont occuper la théoricienne dans cet essai :  

- D’une part, le fait qu’à travers l’histoire, des femmes ont fait le choix d’aimer d’autres femmes comme amantes, ou comme camarade, ou en se constituant en communautés ; et que ce choix a systématiquement été « piétiné, invalidé, condamné à la clandestinité ou au mensonge. »

- D’autre part, l’absence « totale ou presque - de l’existence lesbienne dans toutes sortes d’écrits, y compris les Études féministes. »

S’appuyant sur des exemples, elle estime que la plupart des traces de « l’existence lesbienne » des femmes ont été refoulées, niées, supprimées dans l’Histoire. Lettres, écrits, récits de vie de lesbiennes ont été effacés des siècles. Pourquoi ? Qu’est-ce que l’existence lesbienne dit des rapports entre les femmes et les hommes ; qu’est-ce qu’elle dit de la société dans laquelle les humains vivent ? Qu’est-ce qu’elle dit des liens entre sexualité, politique et économie ?

Il y a là pour Adrienne Rich un angle mort grave de la pensée auquel il est temps de remédier. Il ne suffit pas de traiter l’existence des femmes qui aiment les femmes comme un phénomène marginal, une exception, une simple « préférence sexuelle » ou un « style de vie alternatif » - c’est là se fermer tout un pan de réflexion.

Pour Adrienne Rich, le fait même que l’on postule l’hétérosexualité majoritaire des femmes comme une donnée naturelle est à réinterroger. Loin d’être une évidence, ne s’agirait-il pas plutôt d’un… présupposé ?

« Ce postulat de l’hétérosexualité féminine me semble déjà en lui-même un phénomène remarquable : c’est un présupposé énorme qui s’est ainsi glissé silencieusement dans les fondements de notre pensée. »

L’existence lesbienne est le point de départ qui lui sert de levier pour soulever tout un postulat de pensée : celui que l’hétérosexualité est un donné naturel, plutôt qu’une institution.

« Je veux dire que l’hétérosexualité, comme la maternité, doit être reconnue et analysée comme une institution politique. »

Et en admettant que l’hétérosexualité est une institution, qui sert-elle, et quelle fonction remplit-elle ? Comment se maintient-elle ? Quelles sont ses conséquences invisibles (invisibles parce qu’omniprésentes, masquant toute alternative) ?

II

Dans la deuxième partie de son essai, Adrienne Rich s’attache à montrer à quel point la société a recours à des moyens contraignants pour que les individus, et notamment les femmes, soient impliqués dans des relations hétérosexuelles.

Pour elle, l’étendue des contraintes, des formes d’oppressions, des violences symboliques et physiques de l’Histoire qui ont pour but de maintenir les femmes dans des relations hétérosexuelles, doit à elle-seule attirer l’attention de la pensée.

Citant de nombreux exemples et travaux de recherche à l’appui, elle embrasse une ampleur de phénomènes historiques qui vont de l’esclavage sexuel à la mythologie romantique de l’amour hétérosexuel dans les cultures occidental (prince charmant et mariage-en-blanc) en passant par les inégalités genrées du monde du travail ou les discours véhiculés par la pornographie.

Dans la pornographie par exemple est véhiculée l’idée que non seulement les femmes seraient « les proies naturelles » des hommes, mais encore qu’elles aimeraient ça. Adrienne Rich souligne ainsi ce paradoxe qu’on tient pour évident : « la soumission forcée et la cruauté, lorsqu’elles s’expriment dans le couple hétérosexuel, représentent la sexualité « normale » tandis que la sensualité entre femmes, y compris le respect mutuel et la réciprocité érotique, est anormale », « vicieuse » (…) »

L’esclavage sexuel, qu’elle évoque en s’appuyant sur les travaux de Kathleen Barry, « fait le lien entre toutes les conditions imposées aux femmes qui aboutissent à leur assujettissement aux hommes : la prostitution, le viol conjugal, l’inceste père-fille et frère-soeur, les femmes battues, la pornographie, l’achat des épouses, la vente des elles, le purdah, les mutilations génitales. »

Alors que des travaux de recherche ont eu tendance à chercher les « motivations » qui poussent les femmes à se prostituer, en un sens à avoir choisi leur destin lorsqu’elles suivent leur maquereau ou retombent dans les bras de leur mari violent, Barry braque les phares dans le sens inverse. Pour elle, il existe une vraie « pathologie de la colonisation sexuelle » où la terreur et l’aggression sexuelle perpétrées par les hommes contre les femmes ont été rendues invisibles parce que traitées comme naturelles et inévitables. Elle souligne une constante : 

« l’esclavage sexuel féminin existe dans TOUTES les situations où les femmes et les filles ne peuvent changer les conditions de leur existence ».

Les contraintes pesant sur le genre et la sexualité des femmes se retrouve dans le monde du travail. Adrienne Rich analyse qu’au sein du capitalisme, non seulement « les femmes occupent une position structurellement inférieure » ; mais encore que « la sexualisation de la femme » fait partie du boulot. S’appuyant sur des recherches portant sur le harcèlement sexuel au travail, elle constate que les femmes sont conditionnées à se percevoir comme « proies sexuelles » et, quelle que soit leur profession, à jouer aux « hétérosexuelles bon teint, avenantes et prévenantes, car elles comprennent que c’est bien cela la qualification exigée d’elles. 

Le concept sous-jacent est celui « d’identification masculine ». Celle-ci est le conditionnement fondamental à l’origine de cette oppression, de cette institution contrainte de l’hétérosexualité. Cette identification tient notamment à une idéologie de la « pulsion » sexuelle des hommes. La sexualité masculine aurait un « caractère urgent et incontrôlable ». Ce dogme justifie le « droit d’accès » des hommes aux femmes : ils ne peuvent se contrôler. Apprenant à accepter cette « pulsion » comme à la fois inévitable et naturelle, les femmes intègrent une profonde « identification masculine ». Celle-ci tient en le fait que les femmes :

« placent les hommes au-dessus des femmes, elles-mêmes comprises, leur accordent plus de crédibilité, de statut et d’importance dans la plupart des situations, quelles que soient les qualités qu’objectivement les femmes apportent dans une situation donnée… L’interaction avec les femmes est vue comme une forme inférieure de relation à tous les niveaux. »

III

Pourquoi est-il important de détailler ces phénomènes (pornographie, dogme de la pulsion sexuelle, sexualisation des femmes dans le monde du travail…) dans leur diversité et leur ampleur ? Parce que, pour Adrienne Rich, cela permet de prendre conscience de l’ampleur des phénomènes oppressifs contre lesquels il faut lutter.

« L’hétérosexualité a été imposée aux femmes d’une façon à la fois brutale et insidieuse, et cependant partout il y a eu des femmes pour résister, souvent au prix de la torture physique, de l’emprisonnement de la chirurgie mentale, de l’ostracisme social et de l’extrême misère. La « contrainte à l’hétérosexualité » a été comptée parmi les « crimes contre les femmes » par le Tribunal de Bruxelles sur les crimes contre les femmes en 1976. »

L’existence lesbienne est une résistance : elle 

« inclut à la fois la transgression d’un tabou et le rejet d’une forme de vie obligatoire. C’est aussi une attaque directe ou indirecte contre le droit masculin d’accès aux femmes. »  

Or, cette transgression non seulement met celles qui la commettent en danger de violences sociales, symboliques et physiques, mais encore se fait en l’absence de toute histoire. On a tort, écrit Adrienne Rich, de romanticiser les risques que l’on prend en menant une vie transgressive. Ce sont des risques réels. 

Cette absence d’histoire est notamment due à l’assimilation qu’on a faite en incluant les lesbiennes « comme des versions femelles de l’homosexualité masculine ». Or, si les deux formes d’existence sont stigmatisées, les assimiler revient à « nier et gommer la réalité des femmes une fois de plus. »

Évoquant des cas de « thérapie » impliquant des viols répétés pendant six mois pour « guérir » des lesbiennes, Adrienne Rich analyse également combien les contraintes économique et sociale pèsent lourd dans le « choix » de la sexualité des femmes.

« Bien des femmes se sont mariées parce que c’était nécessaire, pour survivre économiquement, pour que leurs enfants ne souffrent pas de privations matérielles ou d’ostracisme sociales, pour rester respectables (…)»

En contrepoint, elle avance le fait que les femmes ont, de tout temps, fait de la résistance. Une résistance qui ne se comprend pas elle-même car elle a été privée d’Histoire, de mémoire, mais dont on trouve les traces dans de nombreux phénomènes et cultures. Ces phénomènes, y compris non romantiques / sexuels (amitiés féminines, camaraderie, choix de vivre en communautés de femmes), font partie de ce qu’elle théorise comme un «continuum lesbien ».

Si « l’existence lesbienne » désigne bien les relations homosexuelles entre femmes, le « continuum lesbien » permet à Adrienne Rich d’englober « un large registre - aussi bien dans l’histoire que dans la vie de chaque femme - d’expériences impliquant une identification aux femmes ; et pas seulement le fait qu’une femme a eu ou a consciemment désiré une expérience sexuelle génitale avec une autre femme. »

Il est ce qui permet d’inclure de nombreuses autres formes de relations entre femmes ; des relations qui impliquent une « identification aux femmes » privilégiée sur « l’identification aux hommes ». Ce continuum est ce qui permet, pour Adrienne Rich, de 

« relier entre eux des aspects très différents de l’identification aux femmes : par exemple, les amitiés impudemment intimes des filles de 8-9 ans d’un côté, et de l’autre les regroupements, du XIIè au XVè siècle, de ces femmes qu’on appelait des « Béguines » (…) aux sororités secrètes et aux réseaux économiques dont on signale l’existence parmi les femmes africaines, aux « soeurages » chinois de résistance au mariage (…) »

Ces relations montrent « une identification-aux-femmes qui n’est pas entachée de romantisme : chacun montre comment la compulsion hétérosexuelle tend à accaparer l’attention des femmes et comment les alliances diffuses et avortées entre femmes pourraient, si elles étaient plus conscientes, insuffler de la puissance à cet amour. »

IV

C’est pourquoi la contrainte à l’hétérosexualité est pour Adrienne Rich bien plus qu’une simple pression pesant sur l’orientation sexuelle. Cette contrainte devenant le point focal majeur, presque unique, des relations humaines, elle oppresse de multiples autres formes de relations que les femmes pourraient développer.

En niant la réalité et la visibilité de « la passion des femmes pour d’autres femmes, (de) leur choix d’autres femmes pour alliées, compagnes de vies communauté », en contraignant ces relations à la dissimulation voire à la désintégration, on conduit à une « perte incalculable pour toutes les femmes de leur capacité à changer les rapports sociaux entre les sexes, à nous libérer nous-mêmes et les unes les autres. »

Or, pour la philosophe, l’hétérosexualité comme point focal n’est pas une obligation. Elle parle ainsi de « mensonge » à plusieurs niveaux. Le premier niveau du mensonge, dans la tradition occidentale, affirme que « les femmes sont inévitablement - même si c’est de façon brutale et tragique - poussées vers les hommes ». Conséquence de ce postulat mensonger : 

Toutes les femmes dont les hommes « ne sont pas les pôles affectifs principaux doivent être, en termes fonctionnels, condamnées à une marginalité encore pire que leur marginalité première de femmes. Par surprenant dans ces conditions que les lesbiennes soient une population plus cachée que les hommes homosexuels. »

Un autre niveau du mensonge présuppose que les femmes qui deviennent lesbiennes le font « par haine des hommes ». Ou, dans sa version édulcorée, comme un « refuge contre les abus masculins ». C’est refuser d’admettre que la relation entre les femmes est a minima tout aussi intense, valable, réelle, primaire, qu’une relation hétérosexuelle ; c’est lui nier sa capacité à être créatrice en elle-même. Qu’il existe « une charge électrique et vivifiante entre femmes ».

V

En bilan de cette réflexion, Adrienne Rich pose la nécessité d’une Histoire qui prenne en compte la « double-vie » des femmes, « non seulement des femmes qui se disent hétérosexuelles, mais aussi de celles qui se disent lesbiennes ». 

Elle aspire à une économie politique féministe « qui rende compte du fait que l’institution de l’hétérosexualité, avec sa double journée pour les femme et sa division sexuelle du travail, est le rapport économique le plus idéalisé. »

Elle sait par avance qu’une question lui sera posée : celle de savoir si toute relation hétérosexuelle est intrinsèquement oppressive. N’y a-t-il pas de « bonnes » relations hétérosexuelles ? Bien sûr, dit-elle, il y a des différences qualitatives au sein de chaque relation. Mais pour Adrienne Rich, il s’agit d’un faux problème.

L’enjeu réel est de prendre conscience, à un niveau profond, de l’absence quasi-totale de choix. Cette absence de choix 

« demeure la grande réalité méconnue, et en l’absence de choix les femmes continueront de dépendre de la bonne chance ou de la malchance des relations individuelles, et n’auront pas le pouvoir collectif de déterminer le sens et la place de la sexualité dans leurs vies. »

C’est en interrogeant l’ensemble de l’édifice qu’on peut appréhender le monde différemment et ouvrir des horizons pour chacun.e :

« Ce n’est que grâce à une approche courageuse des niveaux économique et politique, tout autant que de l’aspect culturel et de propagande, de l’institution hétérosexuelle, que nous parviendrons à acquérir, au-delà des cas particuliers ou des situations spécifiques aux divers groupes, la vue globale et complexe qui est nécessaire si l’on veut défaire le pouvoir que partout les hommes exercent sur les femmes, pouvoir qui est devenu le modèle de toutes les autres formes d’exploitation et de contrôle. »

G..C

“La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne ?” , in La contrainte à l’hétérosexualité et autres essais. Adrienne Rich. Traduit de l’anglais par Françoise Armengaud, Christine Delphy, Lisette Girouard et Emmanuelle Lesseps. Co-publication des éditions Mamamélis et Nouvelles Questions Féministes (NQF). 2010.


Adrienne Rich est née en 1929 à Baltimore dans le Maryland aux États-Unis et décédée en 2012. Elle a publié plus d’une vingtaine de recueils de poèmes. Elle a enseigné dans plusieurs universités des États-Unis. Théoricienne féministe et écrivaine engagée, elle est l’auteure de sept ouvrages d’essais. Elle a reçu un grand nombre de distinctions et prix, notamment le National Book Award en 1974 qu’elle refuse d’accepter pour elle-seule et partage avec les deux autres poétesses féministes nominées, Autre Lorde et Alice Walker. Pour des raisons politiques, elle a refusée en 1997 la National Medal for the Arts. Plus récemment, elle a reçu le National Book Foundation 2006 Medal for Distinguished Contribution to American Letters.

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