Jour 26 - Être ici est une splendeur, Marie Darrieussecq

Jour 26 - Être ici est une splendeur, Marie Darrieussecq

« J’essaie de voir où réside sa force. Elle a le regard vague. Ouvert et pensif. C’est la photo d’une femme qui peint, seule, dont les peintures ne sont pas vues. »

Livre en lien avec l’exposition consacrée à Paula Modersohn-Bekcer au musée d’art moderne du 8 avril au 21 août 2016.

« Paula est une bulle entre les deux siècles. Elle peint, vite, comme un éclat.»

Regard de femme sur une autre femme ; plutôt regard d’artiste sur l’oeuvre d’une autre artiste. Voir vraiment, au-delà de la fascination. Être en connexion avec une personne et sa création. Correspondances, lettres. Travail patient de recherche. Texte nourri de beaux esprits. Rilke, Clara, Paula. Otto. Trajectoire de femme artiste à cheval entre les deux siècles. Trajectoire trop courte. Une femme qui veut « simplement » peindre. On y parle de sa vie, et au passage de la condition féminine de l’époque. L’ouverture toute récente des Beaux-Arts aux femmes. La nécessité de devenir une ménagère - Paula Becker que ses parents obligent à prendre des cours de cuisine lorsqu’elle se marie. On lit les échanges de la peintre avec son amie sculptrice Clara Westhoff, qui, épouse de Rilke, n’arrive plus à trouver le temps de créer depuis la naissance de sa fille.

« Je l’appelle Paula et lui je l’appelle Rilke. L’appeler Rainer Maria, je n’y arrive pas. Mais elle surtout, comment l’appeler ? Modersohn-Becker, de son nom de future épouse, du nom des catalogues consacrés à son oeuvre ? Becker-Modersohn, comme à son musée de Brême ? Becker, de son nom de jeune fille, de son nom de vierge qui est le nom de son père ? (…)

Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur « être là », leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction.»

Marie Darrieussecq parle des peintures de Paula Becker. Elle s’attache à les regarder vraiment. Ce qu’elle voit ? Elle voit une femme qui voit, à son tour, les choses et les êtres telles qu’ils sont. Elle voit notamment une peintre qui voit les femmes pour les personnes qu’elles sont. « Enfin nues », écrit Marie Darrieussecq : dépouillées du regard des hommes qui les ont inventées et fantasmées à travers toute l’histoire de l’art. Sur la toile de Paula Becker, simplement elles-mêmes.

C’est un texte sensible, nourrissant, d’empathie et d’admiration d’une artiste à une autre à travers les âges. Sororité de créatrices dans laquelle l’écrivaine met sa plume au service de la légende de la peintre. J’ai refermé le livre en me sentant reconnaissante qu’il ait été écrit. 

« Chez Paula, il y a de vraies femmes. J’ai envie de dire des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin. Des femmes qui ne posent pas devant un homme, qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes. Les femmes dans l’oeuvre de Modersohn-Becker ne sont ni aguicheuses (Gervex), ni exotiques (Gauguin), ni provocantes (Manet), ni victimes (Degas), ni éperdues (Toulouse-Lautrec), ni grosses (Renoir), ni colossales (Picasso), ni sculpturales (Puis de Chavannes), ni éthérées (Carolus-Duran). (…) Il n’y a chez Paula aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu’elle voit. »

Être ici est une splendeur, Vie de Paula M. Becker, Marie Darrieussecq. Editions P.O.L, 2016. 

Marie Darrieussecq, née le 3 janvier 1969 à Bayonne, est un écrivain français. Elle a exercé comme psychanalyste, avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Propulsée sur la scène médiatique dès 1996 avec la parution de son premier roman Truismes, best-seller traduit dans une quarantaine de langues, elle est l'auteur d'une œuvre littéraire dense, lauréate en 2013 du Prix Médicis pour Il faut beaucoup aimer les hommes. Autrice d'une thèse sur l'autofiction, elle puise ses influences littéraires chez Franz Kafka ou dans la littérature antique, comme Ovide dont elle a traduit les Tristes et les Pontiques.

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