JOUR 259 - Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard

JOUR 259 - Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard

Une histoire de passion, amour et mort, entre Eros et Thanathos.

“Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S.“

D’une plume analytique et poétique, le roman m’a fait penser aux Fragments d’un discours amoureux de Barthes. Un premier chapitre bref, qui fonctionne avec l’économie d’une nouvelle à chute ; suivi de deux grandes parties en contrepoint dramatique. Les chapitres sont ensuite de la taille d’un à quelques paragraphes, numérotés. Morceau par morceau, ils racontent Sarah : la personne Sarah, l’amoureuse, la passionnée, la vivante Sarah.

C’est la narratrice qui raconte : jeune femme sortant d’une relation longue avec le père de sa fille, professeure en lycée, elle vit sa routine sur un mode de latence. Et elle se demande ce que « latence » peut bien vouloir dire exactement. Elle vit une routine où le printemps lui semble la mélancolie même.

Ce jour de l’an, la rencontre avec Sarah annonce l’amorce d’une explosion dans sa vie. Peut-être la fin d’une période de latence.

Pauline Delabroy-Allard écrit la passion avec minutie - elle écrit presque les minutes d’une passion. Pour la faire vivre, elle emploie le discours de l’amoureux.se : celui qui, débordant de fascination, veut tout dire, tout décrire, tout retenir et transmettre de l’être aimé. Cet être qui est la vie même. En alternance, et comme pour renforcer le caractère « factuel » de ce discours qui n’est que passionnel, s’insèrent des paragraphes qui semblent sortis d’une encyclopédie : tellement neutres qu’ils portent une charge émotionnelle implicite lourde.

Puissant, envoûtant, c’est un roman qui ne choisissait pas la facilité avec pour intrigue le thème le plus vieux du monde : la passion amoureuse, racontée en elle-même et en ses frontières avec la tendresse, la folie, la mort. Paradoxe aussi d’un roman qui est un itinéraire surtout émotionnel, réduisant ses événements à l’essentiel. Il créé, dans cette économie de moyens, une tension puissante dont la résolution est demeurée - pour moi du moins - longtemps incertaine. De quel côté la pièce tomberait-elle ? Combien de faces avait-elle, combien d’issues possibles ? Il y a une dimension cathartique à ce genre de lectures.

G.C.

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard. Editions de Minuit, 2018.

Pauline Delabroy-Allard est née en 1988. Ça raconte Sarah est son premier roman.

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