JOUR 258 - Les années, Annie Ernaux // Chronique de Claire Porcher

JOUR 258 - Les années, Annie Ernaux // Chronique de Claire Porcher

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Ce qu’il y a de bien avec Annie Ernaux, c’est… Tout. Je n’arrive pas à croire que je n’ai pas encore parlé d’elle alors que c’est certainement mon autrice préférée au monde.

Le concept d’Annie Ernaux, c’est l’autobiographie mais en mieux. Tout commence avec un épisode de sa vie, qui permet de développer un propos narratif, historique, social, toujours brillant, toujours émouvant, toujours facile d’accès. Son style littéraire est immensément simple, dépouillé, direct. Pourtant, le rythme et le vocabulaire sont d’une justesse étonnante. Ses livres sont (je trouve) très faciles à lire, mais les sujets abordés sont complexes, profonds et passionnants.

Annie Ernaux étant née en 1940, l’histoire de sa vie permet d’explorer de nombreux aspects importants de la vie des femmes dans la deuxième moitié du vingtième siècle et jusqu’à aujourd’hui  : comment l’ascension sociale et le déracinement peuvent déchirer les liens familiaux (Les Armoires vides), à quoi ça ressemblait d’avorter avant que ce soit légal (L’événement), à quoi ça ressemble, parfois, l’amour fou (Passion simple). Même si ses livres sont souvent courts et se lisent rapidement, chacun porte une idée forte et essentielle. Toutefois, on n’est pas obligé.e de lire l’ensemble de sa bibliographie pour avoir une idée globale de son travail, il suffit de lire son chef d’œuvre (à mon avis, mais je change souvent d’avis)  : Les années.

Dans Les années, Annie Ernaux décrit une photographie ou un film par chapitre, avec autant de recul possible, puis consacre le reste du chapitre à tenter de se remémorer son état d’esprit, son «  moi  » de l’époque où a été prise la photo ou tourné le film. Mais le «  moi  » de l’écriture, celui du présent, n’est pas loin, il note les ambitions, les réussites, et les échecs du jeune «  moi  ». Il sait aussi ce qui va arriver à la jeune fille de la photo, il laisse son point de vue s’entrecroiser avec le sien.

«  L’avenir est trop immense pour qu’elle l’imagine, il arrivera, c’est tout.  »

L’histoire d’Annie Ernaux côtoie aussi l’Histoire, mais avec beaucoup d’humilité, elle raconte surtout l’Histoire telle que les gens la vivaient, ce qu’ils entendaient à la radio, ce qu’ils en percevaient. Cette manière d’écrire des Mémoires qui n’en sont pas est touchante et instructive à la fois, beaucoup plus frappante que la plupart des ouvrages d’historiens  :

«  Dans quelques mois, l’assassinat de Kennedy à Dallas la laissera plus indifférente que la mort de Marilyn Monroe l’été d’avant, parce que ses règles ne seront pas venues depuis huit semaines.  »

Elle utilise la troisième personne du singulier pour parler de son «  moi  » jeune et la première personne du pluriel (ou alors un simple «  on  ») pour les passages sur le contexte historique. Elle se fait la voix de sa génération, et cette voix est importante  :

«  C’était bien assez maintenant d’avoir peur de faire l’amour, avec le sida qui n’était pas seulement une maladie d’homosexuels et de drogués comme on l’avait cru. Entre la fin de la peur d’être enceinte et celle de devenir séropositive, on trouvait que le délai de tranquillité avait été court.  »

Le livre s’ouvre et se ferme sur des bribes de souvenirs, des choses triviales et qu’on ne comprend pas toujours, puisqu’elles ne sont décrites qu’en quelques mots. Mais leur accumulation a quelque chose d’incroyablement émouvant. Surtout que la liste de la fin de l’ouvrage est précédée du mot «  Sauver  ». Il dévoile la nécessité qu’il y avait d’écrire ce livre  : sauvegarder cette histoire-là, ces souvenirs, sauver ses acteurs, et surtout ses actrices.

Claire Porcher

Les années, Annie Ernaux. Folio Gallimard, 2008.

Annie Ernaux est née à Lillebonne et elle a passé toute sa jeunesse à Yvetot, en Normandie. Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné à Annecy, Pontoise et au Centre national d’enseignement à distance. Elle vit dans le Val d’Oise, à Cergy.

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