Jour 25 - Sauvage par nature, Sarah Marquis

Jour 25 - Sauvage par nature, Sarah Marquis

C’était une de ces soirées entre amis au bout de la nuit autour d’un dîner rendu encore meilleur par la présence de chacun. Entre deux plats, on a eu une conversation en aparté avec l’hôtesse des lieux, à qui j’ai parlé de rêves encore un peu flous et d’envies de voyages lointains… Avant de partir, elle est allée dans sa bibliothèque et m’a mis ce livre entre les mains les yeux brillants. Un grand merci à elle.

Sarah Marquis est le genre de femmes qui fait le tour de la terre à pied en engueulant les tempêtes. Dans ce livre, elle raconte son périple à travers l’Asie : trois ans de marche à pied à travers la Mongolie, la Chine, le Laos, la Thaïlande puis l’Australie. Le ton est direct et le style simple, presque oral. Alors que ce n’est pas forcément ce qui m’accroche le plus, je crois que c’est cet aspect direct de l’écriture qui m’a donné le sentiment de lire un vrai récit de voyage : celui qu’on raconte dans une lettre envoyée quand on peut, comme on peut ; ou celui que l’on raconte à la fin d’une soirée quand on est en confiance et que le temps se dilate.

Pour faire court : ça peut donner envie de marcher, mais surtout de vivre en plein. En traçant sa voie et en la racontant sans détours, Sarah Marquis donne envie de respirer la sienne (quelle qu’elle soit) à pleins poumons.

En 250 pages, elle donne des aperçus de cinq pays, et à travers elle on croise les contrastes les plus impressionnants. De la misère urbaine en Chine des Hans aux villages préservés de hautes montagnes, des yourtes de Mongolie aux temples bouddhistes de la Thaïlande, elle ne donne jamais l’impression d’enjoliver ses aventures (certaines anecdotes racontées m’ont fait songer que j’étais très contente d’être dans un fauteuil confortable plutôt qu’au milieu de la jungle avec elle). La fatigue, le stress des situations vécues et le désespoir de certaines régions traversées ont toute leur place. Ses sources d’angoisses principales viennent d’ailleurs plus de ses congénères humains que des paysages sauvages.

Quand elle parle de sa vision de l’existence, on y croit, justement parce que celle-ci est entremêlée des histoires et de l’attitude qui l’ont façonnée. Ça m’a donné l’impression d’une sagesse personnelle forgée pas après pas. Une vision de la vie qui se rapprocherait de ce que identifierait comme une « sagesse orientale » : la conscience de l’impermanence des choses et du changement ; le mouvement et le lâcher-prise comme sources de force. Le tout mêlé de ses observations de végétarienne sur l’état d’une planète qu’elle arpente en essayant de ne pas trop l’abîmer.

Je le recommande en lecture d’une après-midi, à engloutir d’une traite comme une rafale de vent qui décoiffe et fait respirer un grand coup. Pour ensuite mieux repartir arpenter les territoires inconnus de sa propre existence.

« Tout à coup, je vois ma casserole faire un roulé-boulé dans la steppe avec le sarrasin à l’ail que je viens de finir de cuire à l’intérieur. La rafale est violente. Je me retourne et laisse échapper un « Oh mon Dieu ! » Devant moi se trouve un mur rouge de sable, il avance sur moi. La dernière fois que j’ai vu un truc du genre, c’était dans un film.

Je ne peux me réfugier nulle part, il n’y a pas un rocher où je puisse m’accrocher, rien, je me sens impuissante. Avant que cette chose m’arrive dessus, je dois impérativement enlever les arceaux de ma tente. Je n’ai que le temps de les relâcher sans les retirer. Je m’allonge de tout mon corps sur ma tente de peur que tout mon matériel ne s’envole dans la steppe. Je suis en petit tee-shirt, pieds nus, ma veste Gore-Text est dans mon sac, dans ma tente, inaccessible. J’espère que mon poids va suffire à maintenir le tout au sol. La pluie est maintenant si forte qu’elle pique ma peau comme des petits clous, mais c’est le dernier de mes soucis. Le sol tremble. Là est mon réel souci. Les éclairs tombent à quelques mètres de ma position. Des lignes bleues descendent du ciel à un rythme incroyablement soutenu. Je suis frigorifiée, j’enfonce la tête entre mes mains, je respire calmement. Je pense « ça va passer, tout passe, et cette tempête aussi ». Je ne regarde plus, j’attends. Le sol continue à trembler, la foudre n’est pas tombée très loin. Et puis, comme un troisième acte bien orchestré, la tempête de sable s’abat sur moi. Je serre les dents encore un peu, je sais que c’est bientôt fini. Puis plus rien. Je me relève doucement, l’air est frais, libéré de toute tension. Je lève la tête vers le ciel : « Franchement ? C’est tout ce que tu as en stock ? Vraiment ? »

Sauvage par nature, De Sibérie en Australie 3 ans de marche extrême en solitaire, Sarah Marquis. Editions Michel Lafon, 2014

Sarah Marquis est née en 1972 en Suisse. Elle parcourt le monde à pied en solitaire depuis plus de vingt-trois ans. Après avoir traversé les État-Unis, marché 14 000 kilomètres dans l’Outback australien et 7000 kilomètres sur la cordillère des Andes, elle a publié deux ouvrages retraçant ses expéditions, aux éditions Michel Lafon. Elle a remporté le prix européen de l’Aventurier de l’année 2013 et, en 2014, elle a été nominée pour le prix Aventurière de l’année par le magazine National Geographic.

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