JOUR 241 - Les abeilles, Yoko Ogawa

JOUR 241 - Les abeilles, Yoko Ogawa

Ce récit étrange et dense a une dimension envoûtante inattendue. Très bref, il nous entraîne dans une histoire, frôlant d’abord le fantastique de loin, nous y plonge peu à peu.

« En tout cas, en ce qui concerne ce bruit, puisque tout, sa source, son timbre et sa propagation, est ambigu, je n’ai plus de mots. Et pourtant, de temps en temps, c’est tellement vague que cela me rend triste et que j’essaie de lui trouver des comparaisons. Le murmure d’une fontaine en hiver quand une pièce de monnaie tombe au fond, en provoquant des éclaboussures ; le tremblement de la lymphe dans le limaçon tout au fond de l’oreille interne, au moment où l’on descend de manège ; le bruit de la nuit qui s’écoule à l’intérieur de la paume de la main qui a tenu le récepteur, après le coup de téléphone de l’amant… Mais je me demande combien de personnes vont pouvoir comprendre la nature de ce bruit avec ce genre d’exemples. »

L’héroïne accepte de rendre service à son cousin qui, devenant étudiant et, peu aisé, ne sait où loger. Elle accepte de l’introduire dans une résidence étudiante bon marché et agréable où elle a elle-même vécu il y a quelques années. Mais dès qu’il est installé, un malaise inexplicable s’empare d’elle. Lorsqu’elle essaye de lui rendre visite, son cousin reste introuvable. Et le directeur du foyer se montre toujours plus étrange et ambigu.

« Il est certain que la résidence avait vieilli.

(…) Peut-être cette évolution était-elle normale après tout, si l’on considérait le nombre de mois et d’années écoulés depuis la fin de mes études. Mais une force profonde et inexplicable était contenu dans le calme qui enveloppait tout. Les vacances de printemps ne suffisaient pas à expliquer cette parfaite tranquillité annonciatrice de déréliction. »

Un climat oppressant s’installe et prend ses aises dans ce bref roman. Le sentiment d’angoisse diffuse est construit par petites touches. Un détail du décor qui prend une dimension symbolique, une métaphore qui dissone dans le flux de la narration ; une ligne de dialogue inattendue ; la plume fine de l’autrice encercle le lecteur ; plus elle est précise, plus  elle lui fait perdre, comme l’héroïne, certitudes et repères.

Dérangeant, d’une très belle écriture, un roman qui me donne envie d’en lire plus de Yoko Ogawa.

G.C.

Les Abeilles, Yoko Ogawa. Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle. Actes Sud, 1995. Edition originale, 1991.

Yōko Ogawa, née en 1962 à Okayama, est une écrivaine japonaise, autrice de nombreux romans, de nouvelles et d'essais. Elle a remporté le prestigieux prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991, et également les prix Tanizaki, prix Izumi, prix Yomiuri, et le prix Kaien pour son premier court roman, La Désagrégation du papillon.

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